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 des foyers sans feu où glisse ma brûlure • Eshe

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Auror ϟ Indifférente
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MessageSujet: des foyers sans feu où glisse ma brûlure • Eshe   Sam 27 Aoû - 19:57


1975
where are you now?


   


Trois jours déjà – un, deux et puis trois, la sarabande d'un Lucifer harassé qui secoue le sol à ses pieds, foudroie le cœur rudoyé. Trois jours que l'orage a craquelé le beau masque, l'ivoire placide de la chair, et la nuit stable au fond des prunelles ; qu'il a fait d'argile cette cuirasse que l'on pensait adamantine, y creusant des fissures comme des bouches édentées et sans fond, à la glotte avide sur une gorge affamée – et, derrière les crevasses de cauchemar, la vérité, gémissante, qui se tortille en chuintant. La vérité d'Eshe Quraishi trois jours après que les crocs hideux d'un loup-garou se sont faits les démiurges de l'existence de son aimée – et son nom qui refuse de se laisser prononcer, qui reste au cœur comme une amertume inflammable ; qui, lorsque pensé, est cet étau sur l'être tout entier. Son nom, et le funeste ascendant qu'il a sur ses nuits – sa cape de larmes, ses chapelets de souffles heurtés, son sceptre de membres tressautants ; c'est qu'elle ne dort plus guère, Eshe, que lorsqu'elle s'est persuadée qu'elle est morte, elle aussi, charriée vers Sinead comme un sang éploré, injustement séparé du corps qui le niche depuis l'éternité. L'éternité – c'est ce que ces trois jours lui ont semblé ; une éternité ! que ces trois Soleils, injustement resplendissants, lorsqu'ils se haussent à la surface du ciel ; une éternité ! que ce même ciel, et ses parures versatiles – que ces gris changeants qui le mouchettent, que cette eau qu'il ose sangloter, comme s'il était en deuil ! Une éternité que ce récent quotidien de veuve ; une éternité que cet horizon morne et grisâtre – une éternité que le tombeau du reste de sa vie lorsqu'il profile devant elle ses lointains orageux.

Trois jours, déjà. Trois jours que la comédie sociale est de nouveau à l'affiche, au théâtre du Bureau – qu'Eshe décoche des sourires comme on donne des gifles, que sa repartie met aux nerfs un insidieux venin ; rien n'a changé. Rien n'a changé, n'est-ce pas ? Et les spectateurs sont saisis de cet étonnement-là, qu'Eshe semble Eshe – la panthère aux crochets de cobra, la lionne à la langue fielleuse, aux griffes écailleuses ; Eshe qui les aplatit sous ce charisme monstrueux de cheveux en voltige et d'yeux qui vous étouffent en leur ténébreuse tourbière – Eshe qui les épuise et les énerve, Eshe qui les amenuise de son inextinguible verve. Nul pied, nul poing n'a fracassé le masque, et la veuve ne l'est que dans les tréfonds inondés de son cœur, là où les larmes et le sang ont des ébats glauques et des râles huileux comme des machines à l'agonie – là où les pulsations tapent les os comme des glas, là où les veines pleurent avant d'affluer sous la peau. Et les spectateurs, autour d'Eshe, ont d'odieuses rapacités – le masque qu'elle porte ne comble nullement la faim morbide qui tenaille leurs cerveaux macérés toute une existence dans l'ennui le plus total ; alors, dans son dos, les murmures croissent, se vautrent vicieusement contre sa nuque, sangsues sifflantes qui se font aisément leur chemin jusqu'à son cœur – rien de plus tendre que cette chair sur laquelle se sont abattues des trombes de larmes. Eshe dès lors est ce grand monstre, ce suppôt de la mort elle-même, qui leur fait l'offense d'exister sans cœur et sans pleurs – elle est celle dont les yeux sont restés désespérément secs le jour des funérailles de sa partenaire et amie de toujours ; celle dont la voix n'a pas tremblé, pas une fois. Cette falaise dont le sommet contondant a escaladé les nuages, et qui s'est hissée si haut qu'elle ne salue plus l'écume qui, chaque jour, vient l'effleurer aux pieds. Ce cerbère que l'abandon d'un Hadès ne désole pas ; cet Orphée qui s'accommode d'une Eurydice à jamais ensevelie sous lui, et qui chante malgré elle – cette Galatée sans le Pygmalion qui lui a soufflé sa vie ! Eshe est indécente, Eshe est intolérable ; ô cruelle Eshe ! Que sont donc ces yeux, ce désert noir que l'eau et le sel jamais ne se laissent atteindre ? Cette chair, jamais tordue par le cœur, l'errance, l'espoir ou l'erreur ? Incompréhensible Eshe !

Trois jours – trois soirs, et leurs nuits. Trois soirs qu'Eshe foule véhémentement aux pieds son propre masque – s'arrache la cire brûlante de la face, l'acide des yeux, l'armure du cœur. Trois soirs que le sol est son abîme, trois soirs sans exception qu'il l'accueille, dès que de son pas martial elle franchit le seuil ; et c'est sur ses plats glaciaux un corps hoquetant, tout déchiré de convulsions larmoyantes – comme des déferlantes qui disloquent la respiration ; le sifflement qui affermissait sa voix lui fait un second souffle de mort. Sa propre respiration tonitrue à ses oreilles et il lui semble, alors, que c'est elle à ses côtés, à nouveau. Les doigts caressants et audacieux de ce souffle, lorsqu'il la frôlait – c'est ce qu'elle croit sentir, du haut de son affaissement secret, à l'écoute de sa propre décadence ; elle est sa seule compagnie, et pourtant en elle elle reconstruit Sinead, son Atlantide sombré, son empire désarticulé. Et elle l'appelle, Sinead, sa Sinead ; les guenilles de sa voix se meuvent sous son palais, même si, au fond de sa gorge, ses cordes vocales lui gémissent de se taire, que les larmes ont l'avantage d'être muettes, que les deuils ont le silence sépulcral des tombes qu'ils remplissent – elle l'appelle, de ce timbre que tous pensaient et pensent encore infrangible ; comme il est brisé, pourtant ! jamais cœur n'a été si fort piétiné. Sinead, Sinead. Mais Sinead ne vient pas – Sinead est morte, et Sinead n'avait pas peur de mourir. Pire, Sinead n'avait pas peur de mourir pour elle – parce qu'elle est morte pour elle, somptueuse, prodigieuse Sinead ! Cette dépouille sanguinolente, ce corps éviscéré – c'était elle, c'était elle ! La meurtrière, l'assassin – c'est elle. C'est pour elle que Sinead s'est sacrifiée – cette vie, cette formidable vie ! cette existence d'or et d'azur ; de baisers, de sourires et d'air pur, c'est à celle d'Eshe que Sinead l'a laissée ! Brillante, éblouissante Sinead – Sinead, qui l'a rendue aveugle à ce qui n'était pas elle ; et elle, Eshe avec Sinead, heureuse de cette cécité qui ne la laissait discerner que les arabesques soyeuses de leur amour. Heureuse de cette vie et des tessons dont elle a déchiqueté son cœur auparavant, si l'instant présent et celui qu'il engrange ensuite lui promettent le délice divin de cette proximité – heureuse d'un corps tout maculé de stigmates turpides si la main qui le cajole est celle qui l'adore de son toucher. Sinead, Sinead... L'avachissement désespéré – la voix est moribonde, Eshe a les yeux un peu fous – Sinead ne vient toujours pas. Que faire d'une vie où Sinead ne vient pas ?

Trois jours, trois soirs et trois nuits que cette question martèle ses pointes affûtées sous le crâne d'Eshe – que faire de cette existence misérable, partielle et lacunaire comme un diptyque morcelé, fatiguée et décatie comme un voile de mariée mille fois repris ? Lorsqu'elle se tire violemment de l'assoupissement comateux où son épuisement l'a jetée, c'est cette évidence qui, la première, lui apparaît, que son chemin n'a pas d'orée ; son ciel, pas de Soleil pour l'éclairer. Qui est-elle désormais que celle qui l'a rebaptisée d'un murmure curieux ne peut plus porter le regard sur elle ? Quelle Terre habite-t-elle que n'habite plus cette âme si fort révérée ? Elle est née Mina, Mina l'âme faible, aux jambes filiformes, prises de tremblements à la vue de l'ombre large des mains de son pères dressées dans sa direction – Mina n'a jamais pleuré devant lui. Mais Mina se haïssait bien plus qu'elle le haïssait lui, et son corps la haïssait, et son corps se haïssait – partout, la haine, comme une gravure sous la peau, comme le lac souterrain sous la plus grise des roches ; la haine, et puis Sinead. La blondeur comme l'éclair aux yeux, et sa pupille qui se laisse étrécir ; l'hypnose de flots si limpides que la plus virginale des âmes y semble viciée – le bleu qui fait naufrager le cœur, qui brise les chaîne et désagrège le boulet ; le bleu qui submerge ce qui ne l'aime pas. Et puis il n'y a plus rien à submerger en Eshe qui l'adore, en Eshe qui pour elle irait étreindre la mort. Mais la mort n'a pas voulu d'Eshe – bien sûr qu'elle lui préférerait Sinead, irrésistible Sinead ! Et, au fond, elle la comprend, la mort – quel cœur ne se consume pas secrètement du grand désir d'étreindre Sinead, d'étendre autour de sa svelte douceur des bras émerveillés ? Quelle âme ne se livre pas à la pensée de Sinead comme on se livre tout alangui au Soleil triomphant ? Allons, la mort se sera jetée aux pieds de Sinead aussi – comme Eshe la comprend ! Elle ne demandait guère qu'à l'accompagner... Et la voilà, maintenant, remuée de longs soubresauts sanglotants sur le sol qui a vu leurs pas amoureux – la voilà, à remuer ses pensées comme on enfonce un sabre au cœur jusqu'à la garde, les laisser s'affoler en associations incongrues et hétéroclites d'idées endeuillées, de regrets florissants et d'espoirs embryonnaires.

Trois jours que la mort la frappe de ses foudres – la perspective facile d'une fatale écorchure, du poison bu par les veines jusqu'à en gorger le cœur, de sa propre main autour de sa gorge ; elle a la fin de son existence à portée de main – mais comme elle tremble, cette main ! Elle ne peut guère se résoudre qu'à se trouer d'estafilades, se répandre en sang et crisper les ongles au creux de la paume lorsque ses pleurs lui semblent les gouttes de l'acide le plus corrosif sur la grosse béance des plaies. Ses cordes vocales l'ont laissée à un mutisme pathétique – c'est comme l'abandon de ses propres tréfonds, l'horrible acceptation de ce qui ébrèche son cœur depuis trois jour déjà, et plus profondément chaque seconde que chaque minute de chaque heure fait. Son propre corps lui refuse les supplications à Sinead, les poignants appels à Sinead qu'un rauque simulacre de son fier timbre velouté s'est abaissé à faire – et la titanesque guillotine de son propre sort s'abat soudain sur Eshe. Le souffle a une grande fracture – les tremblements cessent.
Alors, les membres esquissent, enfin, un mouvement cohérent, et le corps se déplie avec cette lenteur anormale des rouages encrassés – et elle se lève, Eshe, s'arrache à ce sol qui a vu mourir Sinead, ce sol qui a vu son cœur lui filer entre les doigts et son âme voler en éclats.
Sinead ne viendra pas – mais Sinead a dit, Eshe, vis pour moi.
Alors, pour elle, Eshe vivra.
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