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 et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin

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MessageSujet: et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin   Sam 6 Aoû - 1:34


j'ai demandé à la Lune




Les longs doigts graciles d'Eshe vont et viennent dans sa noire chevelure, tandis que son regard conserve cette formidable fixité qui est la sienne depuis que la jeune femme a entamé sa narration. Comment détacher les yeux de cette fébrile créature aux grands yeux ardents, qu'agitent impitoyablement les cruels assauts d'un vif affolement ? Ses longs cheveux s'étalent en épaisses nappes sombres sur ses frêles épaules – ils ne suffisent pas, cependant, à dissimuler le sang qui a abondamment coulé sur la peau d'opale ; la gorge, le bras ont été grièvement touchés, et, lorsqu'Eshe daigne enfin gratifier l'entaille d'une œillade, son cœur se serre. Il y a là clairement les traces de profondes écorchures, dont la largeur est insuffisante pour correspondre à celles des griffes d'un autre – c'est là son propre fait. Elle s'est fait son abîme pour s'arracher à l'ouragan qui déchiquetait son âme, a laissé sa chair sangloter le sang qu'elle abritait pour éviter que ne jaillisse celui d'innocents. Qu'en est-il des autres blessures ? Eshe sent son regard se brouiller un instant – c'est elle, désormais, qu'un primaire affolement gagne ; la nuit, les lumières livides, la traque, le récit – et elle. Une violente migraine s'amoncelle déjà contre ses tempes, et la tête lui en tourne quelques secondes, mais elle ne cesse d'écouter la jeune femme.
Il y a, dans cette voix, la musique d'une âme immense, que tous les monstres de ce monde ne sauraient étouffer ; un chant souterrain, qui germe plus haut que les heurts ponctuels du timbre – et comme l'horreur de la nuit l'a fragilisé, ce timbre ! Un sourd grondement dédouble chacun des mots – d'un autre, Eshe aurait dit qu'il était atrocement animal ; aurait froncé le nez, le dégoût s'étendant graduelle à ses prunelles. A un autre, Eshe aurait lancé un sortilège cuisant, profité de cette occasion unique – de cette indubitable position de faiblesse ; et en elle, tout au fond de son cœur, là où son souvenir palpite encore, une voix de fiel lui susurre de le faire. De se laisser glisser à cette pulsion, à son jouissif abaissement ; à l'infamante luxure de la vengeance et au sinistre plaisir de son assouvissement.
Ses doigts retombent brutalement contre ses flancs, s'agglomèrent en poings de fer ; qu'ils tremblent ! ces poings qu'assemblent une abyssale tristesse, une éternelle colère ! ils paraissent à tout moment vouloir se détacher des poignets qui les soutiennent, se faire vie ! satisfaire enfin le noir appétit qui les a si promptement mus. Les paupières, subitement, ont des clôtures incontrôlables – c'est, en Eshe, une cruelle lutte intérieure, du cœur contre le cœur, et du sang contre le sang. C'est que la phrase finale du récit de la jeune femme l'a chauffé, ce sang ! a allumé le brasier qui y vogue, toujours latent, jamais absent. Les poings se recroquevillent et les ongles y pénètrent violemment – le sang, enfin, s'exprime, rouge contre le sang noir aux tempes d'Eshe, qui lui hurle maintenant de se défaire des chaînes de ses scrupules et de déchiqueter le monstre comme le monstre l'a déchiquetée elle. Mais elle n'est plus – le monstre l'a prise ; elle n'est plus.

Eshe relève les yeux, et croise ses homologues, qui, presque indécemment, se sont accrochés aux siens – noires prunelles, à l'instar des siennes ; gouffres fascinants aux béances hypnotiques. Et les poings se relâchent qui, l'instant d'avant, suffoquaient les paumes de leur étau en furie. Les haches qui s'abattaient sur le souffle rudoyé se retirent – le sang noir reflue, s'en va retrouver les tréfonds insanes où il prospère. Il y a, dans les alcôves infâmes de l'âme d'Eshe, un Achéron secret, qui, chaque jour, charrie en ses pensées les immondices qu'un cœur déchiré lui achemine en permanence. Il y a, dans ses veines, un second sentier, plus tortueux, où le sang noir sinue lorsque les résistances faiblissent, et qu'enfin il est autorisé à poindre. Il y a, sur sa peau, toutes les noirceurs de son être, et toutes les ténèbres de son existence ; dans ses yeux, les spectres des cauchemars et des espoirs avortés ; en Eshe, cette seconde Eshe, qui est elle et ne l'est pas, et qui sait qu'elle ne l'est pas...
Dis-moi. Ton nom. J'ai besoin d'entendre ton nom.
J'ai besoin que tu me dises que tu n'est pas un monstre, que tu n'est pas ce monstre – donne-moi ce qui t'ancre à l'humanité, les syllabes qui te collent au sang ; laisse à ma bouche le soin de les articuler, donne les justes phonèmes à mes cordes vocales, je veux te dire ! Te dire en tant qu'être humain, te dire en tant que femme – laisse-moi te créer à mes yeux et à mon cœur, il le faut. Et je te regarderai prendre chair en mon âme, je t'entendrai fleurir contre mon cœur. Je sais que tu es là, que tu n'es pas le monstre – mais le fond de moi, tu sais, il doute encore. Il a peur – dis-moi, s'il te plaît. Dis-moi, je t'en prie.
C'est différent, ce soir – ou quel que soit le moment de la journée, elle n'a plus grand-chose à faire, pour l'heure, de la course céleste du Soleil. Est-ce ce visage, ce regard, les cavités rougeoyantes sur les chairs violentées ? Eshe ne saurait le dire. Ce qu'elle sait, en revanche, c'est que jamais elle n'a agi ainsi en face de l'un d'entre eux. Toujours elle a laissé le sang noir s'ébattre en elle, pénétrer chaque organe, inonder le cerveau ; aller et venir au cœur, irriguer les membres surexcités – et puis la jeter sur le monstre qui lui faisait l'infamie de se tenir face à elle. Toujours elle s'est laissée avaler par cette grande crue intérieure, cette profonde et intime avalanche, inévitable depuis le jour maudit ; par cette extatique malédiction qui a fait jaillir ses nerfs hors de leurs vaisseaux depuis lors, dès que ses yeux se sont posés sur l'un d'entre eux.
Mais c'est différent aujourd'hui – elle l'a su lorsque, relevant la tête, l'ébène sidéral de ces prunelles immenses l'a happée, et ravie aux noirceurs de son passé, ainsi qu'aux ténèbres de son être. Elle l'a su lorsque, même l'âme et le cœur en feu, la tendre symphonie de la voix de la jeune femme n'a jamais quitté son esprit ; et jamais, quelques jours auparavant, elle n'aurait songé à écouter jusqu'à sa conclusion le récit de l'un d'entre eux. Et la voilà, debout à nouveau, quêtant dans les yeux opiniâtres la solidité qui manque à ses membres encore secoués ; la voilà, avalant à chaque pas tressautant la distance qui la sépare encore de son exception.
La voilà, dégrafant d'un geste gauche la cape qui lui enveloppe les épaules ; et puis l'audace d'un pas supplémentaire. Dans ses yeux, Eshe peut lire son propre émerveillement – elle ne le comprend pas ; elle ne peut qu'en faire le constat éberlué. C'est un instinct qu'elle ne se connaissait pas qui provoque le troisième pas – elle est si proche...
Est-ce que tu as– un endroit pour dormir ce soir ?
Elle lui passe la cape sur les épaules – et la main qu'elle y laisse alors s'éterniser a des allures de possession.
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MessageSujet: Re: et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin   Mar 9 Aoû - 1:11



Et tu me verras sans peine, un soir où la lune est pleine
Eshe ξ Xin Chenxi



Now another one bites the dust, and let's be clear i'll trust no one


Ton récit terminé, tu savais pourtant que l'entretien était loin de l'être, sans savoir à quoi il finirait par aboutir. La peur ne te serait pas utile, mais tu y cédais à mesure que tu prends conscience de la situation dans laquelle tu te trouvais ; et ton récit terminé, le regard encore endormi, tes membres engourdis par leur toute récente transformation, tu attendis fébrilement une réaction de la part de la personne qui te faisait face, sans oser lui donner plus d'explications, son air dur te retenant de faire ce peu devant lequel tu ne pus faire autre chose que de te soumettre, réfugiant ta blessure rouverte au bras sous la couverture comme si la masquer allait t’offrir un aspect moins vulnérable, et que tu te retrouverais à sa hauteur ; à vrai dire tu n’as jusque-là jamais rencontré la moindre personne qui aurait pu rivaliser avec l’image que tu avais d’elle tant elle te paraissait importante, par ses allures nobles.

Mais voilà que tu te rendis compte que tu avais soigneusement dévoilé toute ton histoire en en oubliant l'essentiel, sans savoir pour autant que dire. Tu étais bien trop épuisée pour y voir là un piège mais réalisais tout de même ce que l'accès à ton identité avait comme aspect définitif, sur lequel tu ne saurais revenir si la situation ne tournait pas à ton avantage, bien que tu ne t'imaginais pas pour autant mentir à la figure se tenant droite face à toi, dont tu ne n’avais pas cru dans un premier temps qu'elle eût la patience de t'écouter de bout en bout tant son regard n'en indiquait rien, et finis par le donner, te demandant comment ce dernier serait prononcé avec une potion rapportant chacun de tes mots dans une autre langue.

« - Xin Chenxi. Xin Chenxi Huan. » et voilà que tu ne sus apporter que de plus tout en voulant que l'on sache, alors tu tentas de préciser tout ce qui pourrait avoir la moindre importance, tentant de lui faire perdre son temps le moins possible, et souhaitant te raccrocher du mieux possible aux seuls mots jusque-là prononcés depuis ton long monologue. « Je viens de Xinyang, dans la préfecture du Henan. Je viens d'avoir 19 ans. » Tes mots continuaient de se mêler dans deux langues différentes, et même en faisant l’effort de les simplifier pour les rendre plus compréhensibles – quitte à être entendue, autant être comprise -, tu ne réussis pas à en effacer le fort accent lointain, alors que tu combattais l’envie de t’arrêter pour en trouver d’autres, plus accessibles, tant tu trouves que tous ceux-là n’a aucun sens une fois privé  de sa signification. Après tout quelle importance dans ce que tu venais de dire, alors que ces précisions ne voudraient rien dire en arrivant aux oreilles de ton interlocutrice. Tu ne sus réellement que dire de plus, et pourtant tu avais pris conscience que tellement en dépendait, et souhaitais en dévoiler le plus possible devant celle qui semblait être ta gardienne mais dont tu ne savais rien, et dont ton sort avait des chances de dépendre, puisqu’elle souhaitait le savoir, bien que recherchant les propos qui avaient réellement de l’importance, et jusque-là, même ton nom de famille n’en avait pas eu la moindre.

C’est en abaissant les yeux que tu accueillis les prochaines questions de la jeune femme qui se tient en face de toi, te ramenant dès ton réveil à la réalité prochaine ; il te faudrait rechercher une fois encore un endroit où dormir, et tu commençais à être fatiguée de devoir le faire. Tu savais qu’il était ridicule que tu demandes ce qu’il en était de l’ancienne maison, puisque tu avais occupé celle-ci à l’insu de ses propriétaires absents, et qu’il n’y aurait pas de cas par cas dans ce genre de démêlés pour la récupérer. Dorénavant, tu n’avais pas beaucoup de choix restants se présentant encore à toi, et chacun disparaissait à mesure que tu te penchais sur la question. Tu ne savais même pas dans quelle ville tu étais, la magie étant visiblement capable de t’emmener d’une maison peu légalement habitée à un lit toujours inconnu entouré d’une rangée de lits lui étant exactement semblables à la simple demande d’un individu pouvant l’ordonner, et tu n’avais toujours pas la moindre pièce te permettant d’accéder à un abri qu’il soit temporaire ou définitif. En soi le problème aurait pu être  plus grave si la prochaine pleine Lune avait été plus proche et qu’il t’aurait fallu une habitation capable de contenir le Loup, comme tu avais pris l’habitude de l’appeler, mais tu étais bien trop épuisée pour décider de reprendre la route dès maintenant au beau milieu de nulle part et d’espérer le meilleur, et ta main passée avec hésitation sur ton cou sérieusement meurtri te fit te demander si tu aurais tout simplement avoir la force d’en trouver un nouveau. « Je vais en trouver un. » tentas-tu bien trop faiblement pour en donner l’air convaincu d’une voix rendue rauque par le réveil que tu avais subi, et le regard arrêté dans le vague, tentant de trouver une solution en même temps que d’en promettre une.

Et si l’inconnue laissait transparaître une certaine hésitation à avancer dans ta direction, ce fut avec au moins autant de crainte que tu anticipas sa venue auprès de toi, sachant que tu étais encore loin d’être assez vigile pour appréhender le moindre de ses mouvements comme tu l’entendrais en cas de besoin, et ne sut te retenir de refermer les yeux lorsque celle-ci y posa sa cape après s’en être dévêtue, prenant peur qu’elle ne touche ta blessure au cou, encore bien trop sensible pour que tu y appliques le moindre vêtement. Le contact se fut malgré tout agréable, et ne manqua pas de te réchauffer dans l’instant, si bien que tu ne manquas pas de te recroqueviller sous elle pour profiter de toute la chaleur qu’elle pouvait t’offrir. Suivant des yeux le bras qu’elle avait gardé posé sur toi jusque remonter vers son visage définitivement moins dur, tu finis par lui poser la question que tu n’avais su chassé de l’esprit jusque là.
« Qui est-ce que tu es ? »


Dernière édition par Xin Chenxi Huan le Dim 25 Sep - 19:46, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin   Sam 13 Aoû - 23:23


with the lights out, it's less dangerous




Eshe le sait, elle aurait dû faire un pas en arrière – deux, trois, dix, et peut-être cent, ou même des centaines de milliers. Elle aurait dû conserver sur les épaules la chaleur du tissu sombre, ainsi que la marque caractéristique, l'emblème unique qu'il matérialise, telle une riche aura scintillante autour d'elle – mais, de deux choses l'une, elle se plaît à penser qu'elle n'a nul besoin de cape pour asseoir sa prestance, et les tremblements de la jeune fille sont bien loin de la laisser aussi impassible qu'elle aimerait à le laisser croire. Alors, elle laisse leur pantelante proximité en suspends – elle la laisse s'épandre doucement dans l'air, comme s'épand la nuit contre la limpide clarté du jour lorsque le moment est venu pour lui de lui laisser place dans les cieux ; elle la laisse s'éterniser entre elles, joindre les deux nuances de ténèbres qui font leurs prunelles, les laisser fusionner et ne faire plus qu'une. Elle ne fait nul pas en arrière, ni ne fait mine de lui reprendre la cape qu'elle lui a tendue – elle n'en est pas capable ; il lui semble qu'elle ne peut guère que regarder l'inconnue, jeter ses yeux sur l'être de chair et d'humanité qu'elle est pour, en elle-même, assassiner la relique du monstre, le concept de la bête, de ses mâchoires lorsqu'elles broient le monde ; de ses pupilles sphériques, funeste présage, auquel se joint le globe opalescent, signe de mort désormais. Jamais auparavant Eshe n'a pris le temps de les dissocier de leur démon, ces êtres-là ; elle a eu affaire à nombre d'entre eux, depuis le jour maudit – et, toujours, a primé cette rage aveugle : le titan courroucé, bariolé d'un sang aimé, tapi au fond d'elle. Elle se jetait sur les fourrures, les crocs et les griffes nimbée d'un inimitable halo verdâtre, aussi éclatant que l'était alors sa colère. Colère contre toute l'abomination cette race damnée, colère contre son impuissance face à sa sa propre réalité – colère contre la Lune qui les met bas, ces pourceaux immondes, avides de sang lorsque leur mère tutélaire s'exhibe. Tout ce temps, Eshe n'a été que colère, que ce brasier corrosif – lequel, logé derrière ses côtes, à l'abri des apparences, la laissait paraître placide ; et stoïque, quand, en elle, ondulaient férocement les marées noires d'un deuil enseveli, les laves en fusion d'une plaie encore saignante. Elle n'a jamais cherché, comme elle a entendu certains philanthropes, et autres optimistes frôlant l'idéalisme clamer l'avoir fait, à quêter l'humain au cœur du loup avant de sceller son destin dans une funeste lueur verte – c'était, pour elle, cette même silhouette, ces mêmes pupilles rondes, ceux-là même qui peuplent le champ de bataille de ses nuits depuis près de deux ans ; jamais elle n'a voulu les différencier, ni admettre l'individualité ou l'identité de ceux qu'elle a anéantis sans même hésiter une seconde.
Et la voilà, pourtant, à offrir son vêtement à l'une d'entre eux – à se laisser abîmer en ses yeux, la tête toute pleine encore des images que sa narration évocatrice a fait naître en elle. Elle ne se reconnaît plus ! et il lui faut son habitude de feindre le calme lorsque l'intérieur s'embrase, sa longue pratique de la comédie sociale pour dissimuler le trouble existentiel qui a pris possession d'elle à la simple vue de la jeune fille, et puis à l'entente de son nom – une confirmation de son identité, de son existence en tant qu'humaine. Son pays natal chante, dans les arabesques un peu rauques que fait sa voix – un accent aisément identifiable, si son nom, ainsi que les informations dont elle l'a accompagnée ne l'avait pas déjà précisément localisée. Les quelques syllabes semblent se faire un autre chemin, contre le palais, que ceux qui caractérisent la langue natale d'Eshe, et elle se trouve irrémédiablement captive de cet inconnu langagier, qui happe sa curiosité et attire, par une sorte de magnétisme particulièrement irrésistible, son regard sur la bouche de la jeune fille lorsqu'elle dessine les mots de sa langue, avec, pourtant, le fusain particulier de son origine. C'est un autre anglais qu'elle orne, sous ses yeux, de toute sa singularité – de son vécu, des tessitures que son pays  et sa langue impriment aux voix ; de son cœur, lorsqu'il point en lueurs affolées sous les cils qui battent nerveusement – d'elle, de la grande, respectable et véritable humaine qu'elle est. L'entendre enfin concrétiser son identité, l'opposer aux grondements voraces du monstre finit d'ancrer Eshe à sa réalité ; un instant, il lui semble que, doucement, elle se défait de son corps pour aller à celui de la jeune fille et s'enfouir sous sa peau. Il lui semble qu'elle est elle, alors : la jeune femme égarée qui se dépossède tous les mois, et qui n'a plus à elle que cette humanité vacillante. Et Eshe la voit soudain, la voit réellement – c'est comme une mue un peu translucide qui s'estompe, une nuée fuligineuse qui se dissipe et la laisse apparaître, dans sa frêle et humaine réalité. La mer des cheveux de charbon, qui ruisselle en torrents désordonnés dans le dos, contre les épaules, et qui coule autour du cou – les ténèbres abyssales des yeux, et les cloches de chair qui se referment sur elles à intervalles rapides, un peu trop, d'ailleurs, pour coïncider avec l'apparent état de calme qu'affiche le visage, dans sa sculpturale fixité. Elle s'affole, c'est manifeste – et elle affole sur elle le regard d'Eshe, à la recherche de stigmates et de facteurs explicatifs de cette angoisse. L'examen alerte de ce corps tout tremblant lui laisse voir nombre de balafres, plus que son précédent coup d’œil ne lui en a laissé entrevoir – il faut dire qu'elle ne s'est guère attardée sur la silhouette recroquevillée, toute à la narration qui lui était faite ; désormais, elle peut faire le constat lucide et objectif de la gravité desdites balafres, laquelle se trouve être conséquente, d'autant que certaines des écorchures ont le malheur d'avoir touché des points sensibles – la gorge ronde et fragile semble frissonner de la fissure qu'on a fait l'offense de creuser en elle, et Eshe voit mal quel sortilège a pu la causer, cette profonde crevasse, qui ouvre devant elle sa gueule béante, salivant encore faiblement un sang pourpre et séché.

C'est toi, n'est-ce pas ? murmure-t-elle, la tête baissée en une bien singulière révérence, le choc de sa déduction s'abattant sur son souffle comme une hache particulièrement affûtée. Tu as essayé de l'arrêter. Et... et peut-être que tu essaies toujours ? Si le timbre, sur la fin, est ascendant, ce n'est nullement son fait – elle ne l'a jamais voulu interrogatif, parce que ça le rend incertain, lui confère une certaine fragilité qui la répugne plus que tout. Pourtant, elle ne sait rien encore des transformations antérieures de la jeune femme – elle ne peut affirmer quoi que ce soit à ce sujet, et encore moins laisser fleurir dans sa voix cet espoir nouveau, que celle-là est différente des autres, et que la terrible malédiction dont on l'a frappée n'a pas réussi à vicier la pureté de son cœur. Tout cela, elle ne peut le laisser paraître – il en va non seulement de sa réputation, mais aussi de ce masque solide, ferrugineux – adamantin, même, qu'elle a forgé autour de son âme, et sous lequel elle a enlinceulé son être véritable ; et pourtant, sa voix l'a laissé filtrer, cet espoir, ce fol espoir qui la secoue depuis qu'elle lui a conté son histoire, et les raisons de sa présence en Angleterre.
Elle s'est dévoilée, avec cette semi-question, cette interrogation tout juste sous-jacente – après s'être littéralement dévêtue, en lui offrant sa cape, le symbole de sa fonction, l'attribut de son prestige, elle a dévêtu son cœur pour l'offrir à la vue de la jeune femme – et voilà qu'elle lui demande son nom. Tout va bien trop vite – depuis quand demande-t-on son nom à un Auror ? elle n'a, légalement parlant, nulle obligation de lui décliner son identité, n'est-ce pas ? Pour quelle raison lui livrerait-elle cette partie d'elle, la marque que le fer rouge de sa naissance a imprimée à tout jamais contre son âme ? Ce serait là s'abandonner encore, se jeter à corps perdu dans une étreinte nouvelle, sans même pouvoir distinguer les bras entre lesquels on s'égare ! Ce serait là se soumettre, se laisser commander ! se laisser plier l'échine par le chant d'une voix.
Eshe. Je suis Eshe Quraishi.
Les mots avaient trop d'élan – elle n'a pas pu les retenir ; c'est que son cœur les a propulsés de toute la force de son être, hors de lui, dans la gorge et puis sous la langue, jusque dans l'air attiédi par leur présence conjointe en la même pièce. Le mal est fait : elle s'est dévêtue une seconde fois pour la jeune femme – pour Xin Chenxi, puisqu'elle aussi s'est défaite de ce vêtement-là. Elle s'empresse d'ajouter, comme un drap que l'on rabat pudiquement sur sa nudité surprise :
Je suis Auror, c'est-à-dire que je suis chargée, si l'on résume grossièrement, de veiller à l'ordre public. Ce qui, implique, bien sûr, mon intervention pour ce genre de... cas.
La haine qui, tout au fond d'elle, vomit encore ses miasmes infernaux, lui a craché le mot de problème ; et, la veille encore, c'est sûrement ce mot qu'Eshe aurait employé pour désigner la situation ainsi que la condition de la jeune femme. Aujourd'hui, pourtant, c'est ce terme légèrement plus neutre qui s'est frayé un chemin jusqu'à ses lèvres – elle n'ose pas imaginer la courbe triste qu'aurait pris la bouche de Xin Chenxi, à s'entendre ainsi qualifier de problème ; et la simple éventualité que s'éteigne un jour la lueur qui navigue dans l'océan noir de ses yeux suffit à remplir son cœur d'un chagrin étrange et irrépressible. Alors, elle a changé de mot – et tout cela paraît bien simple, si simple ! : la langue ondule selon un sentier différent, la voix s'élève autrement. Et pour Eshe, pourtant, ça n'a rien de simple : ç'a été se changer, démolir l'un des murs de l'architecture selon laquelle elle a bâti son âme ces deux dernières années – ç'a été se courber, une fois de plus, sous ce regard, et le laisser se nicher en son âme, le laisser s'insinuer au cœur de cette forteresse inexpugnable...
Tu dois savoir que tu ne peux plus retourner là où tu étais...
Et s'en faire le maître absolu.
Mais... mais tu peux – venir chez moi pour la nuit si tu ne trouves vraiment rien...
Elle le souffle très lentement, comme engagée dans une lutte contre tout son être – et la douceur du murmure ressemble à s'y méprendre à une reddition ; c'est la suprême capitulation – le sang noir qui lève le drapeau blanc.
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MessageSujet: Re: et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin   Lun 26 Sep - 21:58



Et tu me verras sans peine, un soir où la lune est pleine
Eshe ξ Xin Chenxi



i see an other mount to climb, but i've got stamina

Les instants passaient, et tu devais l’avouer, la cape se faisait de plus en plus confortable, et tu ne savais même pas comment la chose était possible – tu te serais laissée crouler dessous, les yeux déjà bien fatigués de ta nuit, si la situation aussi brumeuse soit elle, n’avait pas dégagé une atmosphère si urgente. Et si tu admettais que tu aurais pu avoir passé un long moment à t’imprégner du parfum de sa lourde cape, tu devais aussi lui accorder toute l’attention dont tu étais encore capable, et ne pas lui donner l’envie de te la reprendre si tôt, même si tu savais que ce moment allait arriver ; il n’y avait aucune raison pour qu’elle te la prête plus longtemps une fois que tu serais réchauffée, et tu te prenais désormais à appréhender ce moment où tu irais mieux selon elle. Tu te serais enroulée dans ce tissu pour toujours tant il te paraissait agréable et couvrait aisément toutes les cicatrices que tu souhaitais dissimuler, plus par pudeur que par crainte que les autres découvrent ce qu’il t’arrivait chaque mois ; tu ne supportais pas la vue de celles-ci, qui te rappelaient aux cycles auxquels tu étais contrainte de te soumettre, et ce même lorsque tu aurais pu te permettre d’avoir la tête ailleurs.

Mais voilà que la jeune femme s'interroge et te rappelle aux questions de ton petit frère, tellement effrayé à l'idée que tu ne te mettes à te déchaîner comme une porte dans la journée comme tu avais pu le faire dans les nuits précédant ses questionnements réguliers. Et si tu t'étais plus jeune amusée à t'indigner à chaque interrogation dans le genre, tu reconnaissais aujourd'hui dans le regard de la brune un véritable besoin d'entendre une réponse, tant sa question, paradoxalement, désarçonne. Et tu avais fini de t'indigner pour rien du tout lorsque tu avais appris à tes dépends que tu pouvais le regretter sans même que les propos en eux-mêmes te portent préjudice. Tu ne voulais pas tout gâcher avec celle qui te faisait face. « Oui, il disparaît tout seul, il est vraiment parti. » Peut-être avait-elle besoin d’être rassurée, comme beaucoup devaient certainement l’être, et toi aussi un peu. Alors autant tenter d’être tout simple, et d’enjoliver un tout petit peu, parce que tu aurais tout fait pour la délivrer de la tension qui semble l’envahir, et que la brune puisse se sentir saine et sauve en ta présence ; rien n’arriverait ici si cela dépendait de toi.

Tu aurais bien expliqué à la jeune femme que tu n’avais rien fait du tout dans cette maison excepté éventuellement cette nuit, mais que tu pourrais tout remettre en ordre, et que la personne avait bel et bien été absente. Il y avait une maison qui n’appartenait à personne, et que tu n’obtiennes tout de même pas le droit de l’intégrer était une injustice en soi. Tu baissas les yeux, à ce moment plus déçue qu’affolée à l’idée d’en trouver un autre ; il te fallait faire le deuil d’une petite maison qui t’avait habitée durant seulement quelques jours mais qui avait pris la forme de tous les espoirs que tu avais placé jusqu’ici, et tu ne voulais pas songer à en trouver une nouvelle au plus vite, trop fatiguée de continuer de le faire malgré tous tes efforts. Et les révélations supplémentaires, – c’était donc ça la tenue ferme et digne de la jeune femme qui te faisait face, sa capacité certainement plus que naturelle à être écoutée, son ton juste et intransigeant, sa prestance digne de celle qui a chassé toutes les ténèbres, et continue de le faire au nom d’une population qu’elle avait la charge de défendre - qui ne t’étonnèrent pas le moins du monde, ne te réconfortèrent guère plus.

« Et qu’est-ce qui arrive à… à ce genre de cas ? » La question était à peine posée sur le ton de l’interrogation, soufflée à demi-mot – tu avais envie de savoir sans réellement te sentir concernée, d’avoir le temps de faire demi-tour si l’occasion le nécessitai t, d’avoir encore une carte à jouer de plus qu’un arrêt si brutal dans toute ton escapade. Tu n’étais pas venue de si loin pour échouer si misérablement seulement trois jours après ta venue à Londres, la chose était tout simplement invraisemblable. Et pourtant tu n’avais aucune connaissance de ce qui te menaçait maintenant que tu n’avais plus la moindre chance de cacher ta lycanthropie aux yeux de tous, et tu aurais voulu avoir tellement plus de temps pour repousser chaque chose. « J’étais juste venue pour trouver une solution pour mon frère. » tentas-tu d’un chuchotement sourd, pour éclaircir la situation ; quitte à avoir toutes les preuves qu’elle souhaitait de ta condition, autant qu’elle puisse apprendre que tu n’avais pas voulu causer de tort. Et la chose t’avait semblé tellement importante qu’elle t’avait fait franchir les frontières sans que tu réalises comment. Et pourtant, maintenant que tu t’apprêtais à subir toutes les conséquences de l’irresponsabilité de tes actes, tu aurais souhaité rentrer plus que tout au monde. Non pas que ton pays d’origine puisse éventuellement t’être plus favorable, ou du moins tu espérais du fond du cœur que non, mais tu y savais au moins ce qui t’attendait, ce que tu aurais dû faire de n’importe quel moyen avant de t’embarquer sur le bateau. Bien entendu la chose avait été très loin d’être même envisageable, puisque la moindre question aurait entraîné comme partout une avalanche de soupçons, mais elle avait tout de même toute une importance, que tu avais parfaitement négligé, te disant que tu ne te laisserais jamais mordre quiconque, et n’avait jamais pensé à ce que tu puisses avoir à faire face à une toute simple découverte.

Non, définitivement, tu ne pouvais pas laisser quelque chose de si bête gâcher toutes tes chances alors que tu avais tant fait pour survivre jusqu’ici, et s’il n’y avait pas de justice dans ton sens, alors tu la fuirais, mais il n’était pas question de se laisser avoir aussi facilement. Le corps entier contracté sous l’angoisse de ce que tu imaginais être à venir, se remettant à peine de toutes les blessures de la nuit précédente, tu réussis tout de même à trouver au fond de toi la possibilité de te redresser sur toi-même, et de te cramponner suffisamment au lit sur lequel tu te trouvais encore pour te hisser hors de celui-ci, et de t’y asseoir, les yeux fixés vers le sol pour te concentrer à nouveau sur autre chose que la douleur qui te rappelait à tes toutes récentes blessures que tu tentais d’arranger tant bien que mal en y passant ta main, voire ton bras lorsque cela semblait le nécessiter,  sans pour autant pouvoir faire quelque chose de ton affolement montant. « Il faut que je parte, je suis désolée, je récupère vite, je vais trouver quelque chose, je vais trouver une solution. » Tu doutais fortement que l’Auror, compte tenu du champ d’action qu’elle semblait posséder, te laisse sortir de la sorte, et qu’elle ait même le droit de le faire – mais au point où tu en étais, tu étais prête à tout tenter avant d’avoir à te soumettre à un verdict définitif.

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MessageSujet: Re: et tu me verras sans peine, un soir où la Lune est pleine • Xin   Dim 9 Oct - 19:42


come around, let me in;
how can I talk you down from that ledge unless you let me in?




Ce sont, désormais, deux tendances qui semblent, en la jeune femme, se confronter, se faire face les dents dehors en grognant ; l'une, aux yeux doux, qui la pelotonne contre sa cape, qui fait presque courir ses vertèbres en un frisson de plaisir, et manifeste le désir clair de Xin Chenxi de conserver sa source de chaleur, toute prêtée qu'elle soit – et l'autre, l'échine secouée de soubresauts, le dos courbé vers le sol et le regard hanté, qui la meut très lentement en un semblant de tentative de dérobade, loin du lit qu'elle avait élu comme refuge. Le regard alerte d'Eshe suit, en elle, l'évolution de ces deux dynamiques opposées, devine les paroles qu'elles chuchotent respectivement en la conscience de celle qui se tient à quelques pas d'elle seulement ; c'est la peur qui, sans surprise, est victorieuse. Elle plisse l'albâtre un brin maladif du teint, fait s'abattre le couperet des paupières sur les joues, à un rythme trop saccadé pour être sain, disloque le torrent du souffle lorsqu'il passe les dents – il est évident qu'elle est apeurée. Quant à savoir si c'est le fait de sa récente transformation, de ce lieu qui lui reste, comme la majeure partie de la ville et même du pays voire du continent, absolument étranger, ou de sa présence, l'Auror n'ose s'avancer ; mais la perspective d'être la seule à l'origine de son mal lui fait un étrange gouffre dans la poitrine, qu'il lui est de plus en plus ardu d'ignorer. Que lui prend-il ? Quel intérêt trouve son cœur – car c'est bien lui qui pleure sous ses côtes – à s'émouvoir de la sorte pour un frère qu'il rencontre à peine ? La brune serre les dents, s'efforçant d'appliquer sur son visage la cire durcie de l'indifférence – elle regrette, maintenant, la nudité qu'elle avait découverte ; l'exhibition d'un cœur misanthrope et fendillé – mais son intériorité, elle, s'y est faite, et regrette ardemment, elle, la grisante proximité, la symbiose grisante qu'il lui a semblé qu'elles partageaient, l'espace d'un instant. En elle aussi, un gros tiraillement, le déchirement du cœur sombre et désabusé qui se refuse à s'engoncer dans l'idéalisme enfantin du cœur encore vierge de toute pureté ; c'est qu'elle n'a que rarement connu ces élans, et que la seule exception à ce fait a écartelé son âme comme jamais son tyran biologique n'était parvenu à le faire – elle avait tendu son cœur comme on tend sa gorge, et les crocs cruels du destin le lui ont déchiqueté ; difficile, désormais, de l'offrir le bras ferme et confiant... Alors ce sont chaque fois des pas lilliputiens, une marche hésitante et incroyablement lente, lorsqu'elle croit pouvoir donner son cœur à nouveau – et aujourd'hui, une audace ; une grande foulée, et, derrière la mise en marche, le cœur qui cogne à tout rompre sous la peau. Et cette audace, maintenant, lui paraît bafouée, piétinée – comment a-t-elle pu croire dépasser l'insigne fixé sur sa cape ? même lorsqu'elle n'en est pas vêtue, elle la drape de son statut, ainsi que de l'aura d'effroi qui, bien souvent, y est rattachée. Comment a-t-elle pu penser que le terrible maelström noir de ses yeux initierait une quelconque confiance ? ses regards n'ont jamais semé que colère et désolation sur leur passage ; quel espoir insensé l'a persuadée un instant du contraire ? Il lui faut se ressaisir, revêtir à contrecœur le masque qu'elle avait eu tant de peine à retirer, que tant de larmes enragées avant collé à sa peau – lui faudra-t-il pleurer mille mers encore pour l'y fixer à nouveau ? Sa nudité lui pèse, désormais. Elle s'éclaircit la gorge. Un mois de répit, donc. Le ton s'est durci – disparus, l'intime du chuchotis, la caressante douceur du murmure ; mais derrière la dure frappe des vocables sur le palais, les vestiges de ce trouble inexplicable, de cet attendrissement subit qui l'a elle-même prise de court – la main qui offrait son cœur ne s'est pas définitivement repliée ; elle s'estompe sans disparaître, toujours tangible de l'espoir d'un revirement, d'un regard docile et confiant.

Mais les mouvements de la jeune femme, si infimes se veulent-ils, ou soient-ils de l'engourdissement persistant de ses membres, ne lui ont pas échappé, et sa déclaration finale dresse Eshe sur ses jambes une fois pour toutes ; toute faible et conciliante qu'elle ait pu paraître, à prêter sa cape et son insigne à une inconnue, à s'enquérir le ton presque tendre de sa situation – ce pacte tacite de coopération et de promiscuité ne tient plus dès lors que ses règles implicites sont transgressées. Elle pensait la jeune louve assez perspicace – ou trop harassée – pour se défaire promptement de l'illusion selon laquelle elle s'en tirerait avec un sourire et un sermon vaguement menaçant – même si elle l'avait voulu de tout son être, il n'y a rien qu'elle aurait pu faire ; son coéquipier patiente de l'autre côté de la porte, aux aguets, et elle a été vue en compagnie de Xin Chenxi – rien ne pourrait possiblement justifier une mystérieuse disparition, pas même une évasion, fort peu crédible compte tenu, d'une part, de l'état actuel de la jeune femme, et de l'autre, de la réputation d'Eshe. Une fois encore, l'étrange trou au cœur, une béance nouvelle – et la conviction qui règne sur elle en autocrate incontesté, que la pauvre ne mérite pas le sort qui l'attend. Son redressement, qu'elle a voulu virulent, s'adoucit subitement, et les pas qu'elle aligne en direction de la porte ne tambourinent que modérément contre le parquet ; pas question de lui déployer l'une des démonstrations de force dont elle a le secret – elle n'est pas son ennemie, ses yeux tremblotants et la façon dont elle s'enroule dans sa cape comme si elle pouvait la dissimuler aux yeux de toutes les vicissitudes de la vie l'attestent. Soupirant, elle s'appuie contre la porte, faisant obstacle de chair entre la jeune louve et ce qui doit lui sembler être son unique issue. Je ne peux pas te laisser partir. Ici, les loups-garous connus du Ministère ont l'obligation d'être recensés ; ça ne veut pas dire que tu devras partir et renoncer à chercher un moyen de guérison pour ton frère, juste que tu dois aller t'inscrire sur la liste des loups-garous. Le ton traîne un peu sur les syllabes, comme si la bouche qui devait prononcer les mots et leur caractère sèchement définitif était réticente à le faire, et que cette réticence allait croissant. Rien de plus vrai ; quelle cruauté dans le cœur pour être insensible à l'immensité des iris perdus ? au corps svelte au mieux, tristement famélique au pire, secoué de frissons sous la cape plus épaisse que les vêtements déformés ? Celui d'Eshe, apparemment, n'en contient guère assez pour qu'elle puisse s'étaler à nouveau à la face la comédie de l'indifférence – sa voix a des heurts indéniables, et elle hait ses cordes vocales de manifester le trouble qui l'agite et fait souffrir son cœur. Je suis désolée, ce n'est plus de mon ressort désormais – mon collègue est derrière la porte, et si ce n'est pas moi, c'est lui qui s'occupera de toi ; je ne suis pas certaine que tu y gagnes... La tournure euphémique n'est pas dans ses habitudes élocutoires, elle qui adule l'excès, la démesure et leurs triomphantes exclamations dans le langage – mais à cet instant, elle n'a à cœur que de minimiser les craintes qui s'abattent comme un déluge divin sur cette pauvre âme échouée, et assourdir les hurlements d'une formulation trop violente lui semble l'un des moyens auxquels elle a accès pour arriver à ce résultat. Tu peux garder la cape, si tu veux. J'en ai d'autres. Cette intervention, en revanche, il ne lui semble pas l'avoir planifiée ni commanditée ; pire, elle a la terrifiante impression que ses cordes vocales, ses lèvres, ses dents, sa gorge et son palais ont formé coalition avec, à leur tête, son cœur insurgé, et se sont mues à l'unisson pour agir contre le lambeau de logique rationnelle que son entendement a réussi à conserver tant bien que mal jusque là. L'ombre d'une rougeur vient pigmenter ses pommettes d'aristocrate aminci tandis qu'elle se déplace très lentement, de sorte à laisser libre l'accès à la porte. Alors, si tu essaies de t'en aller, je ne te retiendrai pas. Sache toutefois qu'il y a bien quelqu'un derrière cette porte, et que tu ne pourras pas sortir d'ici comme tu l'entends. Et encore la vrille au cœur ! le terrible creusement d'une douleur inconnue, qui lui serre la gorge d'une appréhension incongrue – trahison de ce corps couard et veule ! de ce cœur frêle et assujetti ! Son être tout entier lui semble le pire des déserteurs, et c'est l'ultime félonie que sa bouche qui articule finalement : Par ailleurs, ma proposition tient toujours. Pour la nuit.
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