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 Azur - Chouette d'Adonis Leroy

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MessageSujet: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Dim 28 Fév - 22:57



Azur est la chouette mâle d'Adonis Leroy. Il lui a été offert pour ses onze ans, à son entrée à Beauxbâtons, pour son plus grand bonheur. Il a de longues plumes blanches parsemée de tâches noires et brunes ici et là. Son bec est d'un noir de jais, et contrecarre avec ses yeux d'un bleu ... Azur. Autrement dit, l'animal ne passe pas inaperçu dans la Volière, et encore moins dans le paysage vert et ocre du Sud de la France, mais en même temps, Adonis ne veut pas passer inaperçu non plus, et cela passe aussi par sa chouette !

Étrangement, ou pas d'ailleurs, il n'a pas du tout le même caractère que son maître. Aussi loyal soit-il, il ne cherche pas à être constamment entouré, chouchouté. Il est plutôt solitaire et n'aligne pas les conquêtes chouettesses. Il a un regard dur et ne semble pas être un animal très amical. Il est très fier, et tel hippogriffe, si vous ne le saluez pas, ne lui parlez pas correctement, il mord pince, et surtout, il se souvient !

Malgré cela, il adore son maître, et tous les deux s'entendent très bien.

ω



Georgiado
« Moi je t'offrirai des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas. Je creuserai la terre jusqu'après ma mort pour couvrir ton corps d'or et de lumière. Je ferai un domaine où l'amour sera roi, où l'amour sera loi, où tu seras reine. Ne me quitte pas » Jacques Brel
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MessageSujet: Re: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Dim 6 Mar - 20:53

Adonis Leroy,

Merci d'avoir repensé à cette conversation. Et d'y avoir donné suite. Avec le recul, je conçois que j'ai dû paraître brutal – non que je ne le sois pas, ne nous y trompons pas : je suis russe après tout. C'était un élan, oui, que d'aller vers toi, mais je ne prétendrai pas n'y avoir jamais réfléchi. J'ai dû t'apparaître en curieux maladif – irritant, sans doute. Je voudrais mettre ceci au clair : je ne suis pas de ces charognards, qui se repaissent des infortunes des autres. J'ai de bonnes raisons de vouloir savoir ces détails ; complexes, oui, et sûrement tordues, quand on les envisage d'un point de vue extérieur, mais valables. J'en parlerai par la suite.
Mais avant, ceci ; crois-tu réellement que Lestrange soit un cas isolé ? Une tache de barbarie, de cruauté solitaire ? Que cette affaire s'arrête à une histoire d'amères rivalités viriles, et de jalousies trop brûlantes ? Je vois, pour ma part, se profiler les engrenages d'une machine sociale, à l'ampleur massive – pas que le drame qui a affecté ta famille ne soit pas d'une dévastatrice ampleur, bien sûr – loin de moi cette idée. Tu sais qu'à Poudlard, les mots courent et s'élancent bien vite ; partout on parle de ce qui est arrivé à ta mère, et, partout, les versions divergent. Qui veut se forger une opinion par lui-même est certain de n'y pas arriver, compte tenu des courants d'opinions contraires qui circulent dans les couloirs du château.
Mais je cesse là les tergiversations.

Si l'idée de m'adresser à toi m'est venue, c'est parce que je voulais, très précisément, me construire ma propre opinion hors du château et de tous ces discours, tous porteurs d'un degré plus ou moins élevé de fausseté. Tu m'as semblé, et me semble toujours, être comme le garant de cette vérité, et j'aurais dû songer qu'elle pesait trop lourd sur ton cœur, alors. Tu as eu raison de me signifier ma maladresse. J'ai du mal avec ces choses-là – pas que ce soit une quelconque excuse recevable, enfin. Il n'en est pas moins que plus j'y réfléchissais, et plus les circonstances de cette mort me semblaient étranges ; l'explication que tu me donnes là éclaire quelques pièces sombres, je t'en remercie.
Peut-être ne le sais-tu pas, mais je suis à Serpentard, et je fréquente de très près ce cercle plutôt fermé qui contenait Lestrange – mon quotidien est tapissé de leurs idées, leurs projets, voire de leurs agissements. J'ai grandi auprès d'eux, après avoir grandi au sein d'une longue et ancienne lignée de ce qu'ils appellent, les « sang-pur » ; on pourrait dire que je m'y suis incrusté. Mais voilà, je crois qu'il y a beaucoup de choses que j'ignore de ce milieu – de l'intérieur, on ne voit que le convenable, n'est-ce pas ? J'ai vu de l'inconvenant, du dérangeant, j'ai entendu toutes sortes de choses. Je crois fermement que je n'ai encore rien vu cependant. Et je suis venu à toi pour lever ce voile, dans une certaine mesure, ce voile qui, je le sens, commence à me serrer le cou.
Je le sais, je te dois bien plus que cette ébauche de justification, mais te légitimer longuement ma demande me paraît peu judicieux dans ces conditions – j'ai appris à me méfier d'à peu près tout, et je pense que tu comprendras. En tous les cas, n'hésite pas à me reprendre si mes interrogations arrivent au mauvais moment, sont incongrues, ou déplacées ; mon intention n'est absolument pas de blesser qui que ce soit.
J'espère tout de même t'avoir éclairé ne serait-ce que légèrement sur mes motivations, et les doutes qui m'animent, même si j'aurais aimé pouvoir le faire de manière plus approfondie.
Bien à toi,
Anatoli Slezniov

PS ; j'ai transmis tes vœux au professeur, il les a reçus avec plaisir et te les retourne. Et s'il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour toi à Poudlard, je suis à ta disposition.


***

Anatoli laisse échapper un souffle alourdi, qu'il lui semble avoir muselé des heures durant. L'écriture de la lettre a été comme un gourdin contre son cœur ; pourtant, il n'a guère fait qu'effleurer la surface de ses grandes hésitations, et des interrogations qui sans cesse crochètent son esprit égaré. Il ne pouvait en dire plus dans une lettre, mais il lui semble, déjà, qu'il s'est délesté d'une part du fardeau que ses épaules malingres soutiennent depuis si longtemps ; il lui semble que converser avec cet Adonis va lui être bénéfique. Il baisse la tête, yeux fichés contre le bois d'une table de la salle commune ; c'est qu'il a souri, Anatoli, et, même si la mimique semble atrophiée, encore en édification et faiblarde, il faut savoir qu'Anatoli ne sourit pas beaucoup.
Et demain, Ephrem ira porter la lettre ; demain sera léger, lui aussi : l'audace d'un autre sourire vite dissimulé - manifeste cependant.
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MessageSujet: Re: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Sam 19 Mar - 18:02

Adonis Leroy,

Tu dois avoir raison en ce qui concerne le poison, et l'intention qu'y mettait Rabastan – mais, au fond, ce n'est pas tant le résultat qui importe que le geste, que l'élan, n'est-ce pas ? Qu'il soit meurtrier, ou de violence simple, il existe, non ? Le poison est de sa main, est de sa volonté – il y a pensé, il l'a voulu. Que compte la nature du désir de blesser, quand il est là, ce désir même, quand il est senti et écouté ? Ce que tu me dis m'éclaire quant à deux aspects, et par là-même, noircit considérablement notre horizon. Que Rabastan soit intelligent, je n'en douterai pas – je l'ai fréquenté, je connais ses fondations ; toutes tordues, d'ailleurs. Bien sûr, la potion n'était pas destinée à tuer, puisque tu me dis que sur toute autre personne, son effet aurait été radicalement différent. Mais elle n'était destinée à personne d'autre, n'est-ce pas ? Rabastan savait ce qu'il faisait, il le savait même très bien ; il aime à chercher chez les gens les aspérités, les creux – et il les trouve. La condition de ta mère est-elle connue dans le monde sorcier ? Je n'en étais personnellement pas au courant mais il faut signaler que loin de ma famille, je n'entends plus grand-chose sur le cours de la vie des sang-pur (bien sûr, les Serpentard parlent, mais je ne suis pas forcé d'écouter, et ces ragots me laissent spectaculairement indifférent). Ce que je tente de dire, c'est que Rabastan, comme tant d'autres, sait composer avec les creux qu'il trouve ; peut-être a-t-il composé avec celui de ta mère ?
Dans tous les cas, il a porté en lui la volonté de tuer, ou tout du moins, de faire mal, de blesser ; il a porté cette envie en lui, et elle l'a taraudé au point qu'il en est venu à la concrétiser. A la mettre au monde – le résultat est ce qu'il est, certes, mais l'élan est indéniable ; comme si le réflexe était la violence, la déchirure, le sang. Vois-tu ce que je tente d'esquisser ? Je ne sais pas si complot il y a autour de la mort de ta mère, mais je sais que des choses se trament dans l'obscurité, chez les Serpentard, mais pas seulement – tout va plus loin, je le crois.
Je ne sais pas grand-chose, au final ; j'essaie d'en apprendre plus. Et, Adonis Leroy, je crois que je me suis perdu. Je les entends, tous les jours, étaler le même vernis verbal que celui dont me rebattent les oreilles ceux de mon sang depuis que je suis petit. Je me sens comme chez moi, à dire vrai, enroulé dans ce cocon de prétendue supériorité légitime – c'est apaisant, quelque part ; rien ne change, me dit-on, le monde ne fait qu'un. Mais vois-tu, leurs réflexes, comme je te disais, sont différents. D'où vient que le réflexe d'un Lestrange en proie à la jalousie, à l'égo bafoué, soit de perpétrer un meurtre, ou, si tu préfères, d'infliger une grave blessure ? Le mien ne serait jamais le même. Je le crois. Il m'arrive de vouloir frapper, de vouloir faire mal, mais c'est comme un maléfice qui brûle en moi, comme si j'étais mu par autre chose que moi-même ; ce que je dis là, c'est que ma volonté, le semblant d'intelligence qu'il est possible de m'attribuer (je ne me ferais pas l'offense de me croire réellement intelligent), ne m'auraient jamais poussé à commettre réellement cet acte ignoble. Rabastan l'a fait – si remords il éprouve, c'est quant au schisme dont tu parles, que son acte aurait pu précipiter. Tout comme il n'a eu nul scrupule moral, il n'a aucune arrière-pensée à cet égard ; c'est ce qui m'a frappé. Tu me diras que je ne le connais pas assez, c'est peut-être vrai, je ne lis pas ses pensées – mais je l'ai assez fréquenté pour connaître ses grandes lignes à lui aussi.
Et il n'est pas le seul – je croise leurs regards tous les soirs, je les entends parler comme le ferait mon frère, ou même mes parents ; ils sont différents, pourtant. Je ne sais pas s'ils ont cet élan comme Rabastan, mais ils gravitaient autour de lui, à l'époque – je les appelais l'orbite servile. Et j'en étais, dans une certaine mesure ; je l'ai dit, j'ai toujours cru qu'on était semblables, eux et moi...

Je tiens aussi à te remercier pour l'extrait d'Une Charogne ; je connais évidemment Baudelaire, et je parle du reste français couramment – l'incomparable éducation sang-pur, hein ? Je ne me vois pas charogne, tu sais ; mais je crois que je l'ai été, et que j'aurais pu l'être bien plus. Parce que tout ça, ces mots dont on me berce depuis l'enfance, ces idées, que je croyais acquises et immuables, que je croyais être des vérités incontestables, je commence à en douter. Est-ce que c'est ça, être un sang-pur dans toute sa gloire, Adonis ? Être un Rabastan, ou l'un de ceux qui se pavanent en ce moment dans la salle commune ? Je ne sais plus trop où je me tiens, sur quel sol je pose les pieds, tu vois. Et toi, tu parais ancré – ta dernière lettre m'en a fermement convaincu. C'est pour ça que je me suis adressé à toi en premier lieu, d'ailleurs.
Tu m'interroges sur ma famille. Je n'en sais finalement pas grand-chose ; tout est si flou, si vague dans mon esprit. Parfois, j'ai l'impression que j'ai manqué quelque chose, que je ne suis pas dans la confidence. Depuis que j'ai déménagé, je ne fréquente plus personne, hormis mes parents évidemment, qui ont déménagé avec moi, et Vassili, mon frère aîné, qui lui est toujours là-bas. Vassili, il a toujours été mon ancre, depuis que je suis tout petit – toujours à mon côté, avec ses rengaines et son exigence sardonique, oui, avec ses diminutifs qui remplissaient à merveille leur fonction, me réduire à néant, avec ses regards trop hauts pour mes yeux. Toujours là, toujours avec moi ; je n'existais pas sans lui, et il me montrait le chemin, me fixait sur la bonne voie. Et puis, le gouffre. Je crois qu'il s'est passé quelque chose, avec moi. Qu'il m'est arrivé quelque chose. Mais pas moyen de me souvenir, même en faisant tous les efforts du monde. Je ne sais pas pourquoi, ni comment te l'expliquer, et je suis désolé de mon manque de clarté.
Toujours est-il que ce je-ne-sais-quoi a tout changé, a bouleversé ma vie du tout au tout – les regards des autres sur moi ont changé, les murmures ne discontinuaient pas, à mon passage – bien sûr, une famille de sang-pur fait toujours parler, tu le sais, et ça a toujours été le cas pour moi spécialement (ce sont des détails que je te révélerai peut-être ultérieurement), pourtant c'était encore différent. Et je ne savais rien ! je croyais, enfin, avoir réussi à bien faire, avoir emprunté le bon chemin – marcher droit, les yeux fixés sur le bon horizon – ça n'allait pas, pourtant. Alors, mes parents ont décidé de déménager, de m'éloigner de cette agitation malsaine, sans pour autant se décider à me révéler quoi que ce soit ; c'était comme si rien ne s'était jamais passé, comme s'il ne manquait rien dans la frise défraîchie de mon enfance – comme si ces regards, et leur cruelle piqûre, étaient subitement apparus, ex nihilo. Je le sens, pourtant ; c'est confus, mais je la sens, cette absence. Il me manque quelque chose. Adonis, il m'est très difficile de te parler bien et justement de ma famille, parce que je ne sais même pas exactement comment te parler bien et justement de moi. On m'a enlevé quelque chose ; de ceci, je suis sûr. Et j'espère le retrouver, retrouver l'orée du chemin.
Je te prie de m'excuser de ma volubilité, et, surtout, de l'extrême confusion de mes propos qui aura, au moins, le mérite de te figurer le degré d'incompréhension et d'égarement qui est le mien...
Bien à toi,
Anatoli Slezniov



***

Une fois en possession de la missive, Anatoli ne tarde pas à l'ouvrir, les doigts tremblants – son cœur cogne doucement dans sa poitrine de hâte. Il attend d'avoir cette conversation depuis des mois, depuis que l'air altier et la hauteur aristocratique d'Adonis l'ont interpelé, depuis l'été – il a admiré le masque, et son élaboration savante ; Adonis a presque l'air de l'homme tranquille, au moins indifférent, alors. Mais il y a quelque chose, qui remue l'air, comme une onde perturbatrice, et que le jeune homme ne peut que constater ; comme si les pas claquaient trop fort contre le sol, les pieds s'y accrochant comme à un refuge. Comme un ancrage artificiel, la tentative de réalisation d'une ferme volonté. Il veut s'ancrer ; que ne peut-il pas ? C'est ce qui, finalement, a élancé Anatoli vers Adonis, au-delà de la raison première, et des questions qu'il a prévu depuis longtemps de lui soumettre. Mais le masque s'est solidifié autour des traits ciselés, et lui n'a pas su l'ôter ; échec cuisant, cinglant contre l'ego, qu'Anatoli a hypertrophié. Il s'est ravisé, alors, et a retrouvé en septembre les clôtures habituelles, d'une familière étrangeté – il s'y est muré et y a soupiré, résigné.
Et puis la lettre et arrivée, et, avec elle, le souffle lénifiant de l'espoir-torrent ; la deuxième le conforte ; Adonis aussi a fait face à un entrelacs de chemins, a fait face aux terreurs – mais Adonis a retrouvé son chemin. Au morcellement a fait place la complétude renouvelée, les grandes certitudes. Et n'est-ce pas tout ce qu'Anatoli désire ? Ces lettres seront son exutoire, pense-t-il alors qu'il achève la rédaction de sa réponse ; celle-ci, toutefois, le laisse insatisfait, tout baigné de ce sentiment irritant, lui cuisant véhémentement les tempes ; celui qui le saisit quand il pense à son enfance, et à ce qui lui a été retiré.
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MessageSujet: Re: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Dim 10 Avr - 18:18

Adonis,

Il me faut t'avouer, en préambule, qu'écrire cette lettre a loin d'avoir été chose aisée – peut-être cela justifiera-t-il quelque peu le temps qui sépare ta lettre de ma réponse. La précision de tes questions m'a fait vaciller des jours durant – mon esprit a erré sur elles, s'est heurté à leurs pointes affûtées, s'y est raccroché opiniâtrement ; mais les traits se sont enfoncés dans le trou noir de cet inconnu, sur lequel tu t'interroges tant, dans le gouffre de ce qui semble manquer, me manquer. J'ai éprouvé l'onde de choc qui en a résulté, et j'ai tenté longtemps d'étendre ce séisme à ma mémoire ; j'y ai longuement fouillé, dans les moiteurs béantes des nuits sans sommeil, dans l'espoir de retrouver l'objet perdu. J'ai agité les reliques poussiéreuses de mon enfance morcelée, soulevé les tentures miteuses de mes souvenirs familiaux – pour n'y trouver qu'une suffocante frustration, celle de mon incapacité à retrouver une emprise complète sur ma propre mémoire. Je me fais penser à ce que Freud – un moldu, oui, mais je voudrais laisser choir le masque grotesque de mon prétendu mépris à leur égard – a dit, « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ». Eh bien, me voilà ! me voilà devant toi, dans mon impuissance viscérale, dans le gouffre de mon être. Il m'est difficile d'évoquer tout cela, je tiens à le souligner – c'est lié à un agglomérat putride de non-dits, de mensonges éhontés, d'attaches empoisonnées.
Lorsque je parle de mon enfance, et par là, j'entends, de la période durant laquelle j'ai vécu en Russie, il me semble que c'est d'une autre personne, non de moi ; tout a tellement changé ! – et il me semble que j'ai changé, moi aussi ; que j'ai laissé sur ma terre natale une strate de moi-même – une strate de pensée, une strate d'être. Et ses sédiments s'érodent en moi à mesure qu'une autre strate me vêt, à mesure que ma métamorphose s'accomplit plus avant ; et je veux l'achever, cette métamorphose, sans pour autant laisser se dissoudre mes ruines, les vestiges de mon passé éclaté. Il semble cependant que ma mémoire même se refuse à sa propre conservation – que faire, dès lors ? Je dois l'avouer, je suis désemparé – non pas que je n'ai pas pris conscience bien plus tôt de cet espace vide, de cet abîme en moi ; disons plutôt qu'on s'est toujours appliqué à m'en distraire, voire même à nier sa réalité. On m'a dit, « non, Anatoli, la mémoire ne compile pas toute la vie ; c'est normal, tu sais, d'oublier, c'est normal. » Et c'était vrai dans une certaine mesure ; la mémoire présuppose l'oubli, et le contient en elle-même. Mais j'ai compris, à l'issue de nombreuses discussions en apparences anodines, que ce n'était pas de cet oubli-là dont il était question. Je n'ai pas oublié, Adonis – c'est comme s'il n'y avait jamais rien eu ! Ceci n'est pas le résultat d'un tri mémoriel, c'est davantage comme si l'on avait opéré en moi un découpage...

Mais je constate que ce que j'ai appelé un « préambule » prend des allures de roman ; j'en ai oublié de répondre de manière ordonnée à tes remarques – pardonne l'allure chaotique de cette lettre, je crois que repenser aux nœuds âpres de mon passé m'a troublé plus encore que je ne l'imaginais. Quoi qu'il en soit, je reprends mes esprits et la trame de cette lettre.
Il est clair qu'en commettant cet acte, Rabastan a semblé aller à l'encontre même des principes qu'on aurait pu lui prêter en tant que Sang-Pur ; en assassiner un autre, vraiment ? Cela paraît plus qu'inconcevable, inimaginable – là a été l'intelligence fiévreuse du Lestrange ; impossible de l'accuser ! sinon par pure imbécillité. Tu admets toi-même que tes interactions avec sa petite amie n'ont rien eu de compromettant, de scandaleux ni même de honteux pour la virilité de Rabastan ; sa jalousie brasillante est pourtant tenue pour le mobile de son crime. S'il n'y a eu, cependant, réellement aucune raison à une telle jalousie, ni d'humiliation égotique, puisqu'il a été, apparemment, de notoriété publique que rien n'a jamais eu lieu entre vous deux, qu'est-ce donc qui a motivé son acte, qui a poussé le sang échauffé à son cerveau, qu'il y fomente une si perfide machination ? Il faut bien avouer, dès lors, qu'il n'y a peut-être vu qu'un prétexte pour faire ruisseler le sang – les deux meurtres qui ont suivi ont alors été les victimes d'une brûlante impatience, d'une avidité assassine, qu'il n'a plus pu réprimer – qui ne lui a pas laissé le temps d'une réflexion. Il lui fallait tuer – et il n'a guère pu qu'obéir. Peut-être alors le meurtre de ta mère était-il moins un complot que l'occasion de l'assouvissement d'une pulsion – l'occasion idéale.
Tu évoques, par ailleurs, le rôle de ton père dans cette sordide et triste affaire – celui qu'il a eu, celui qu'il aurait pu avoir ; et tu dis, ensuite, vouloir connaître les raisons de la dépression de ta mère ; ne pourrait-il pas, là aussi, y tenir un rôle ? Lui ou un quelconque autre membre de ta famille ? Cette hypothèse paraît peut-être osée, ou même intrusive – pardonne cette immixtion – mais à te lire, je suis convaincu de ceci, à savoir, d'une part, que ton éloignement vis-à-vis de ta famille a été totalement volontaire, et d'autre part, qu'il résulte d'une prise de conscience de leur absolue nocivité ; ce que je ne sais pas, c'est ce qui a provoqué ta prise de conscience : est-ce le meurtre de ta mère ? Ou alors y a-t-il des racines plus profondément enfouies, qui t'y ont aidé ? Je te le demande, non pas par une quelconque curiosité, que grandirait un trop-plein inacceptable d'audace, mais pour tenter de comprendre ce qui t'a détaché d'eux, de ta famille en tant qu'ils étaient, qu'ils ont été, j'imagine, une sorte d'ancrage, de ligne fortifiée qui a pu te donner, à un moment donné, l'assurance d'une stable continuité.

La structure de ta lettre exigeait que je la suive pour y répondre ; là était le moment où je parlais de moi – de mon enfance, et du trou de ma mémoire. Mon trouble m'a cependant conduit à les évoquer antérieurement, ce qui exacerbe encore la confusion de cette réponse, qui l'était déjà de par son contenu. (Je présente, à ce sujet, mes excuses, une fois de plus ; il semble que je ne sois pas encore capable d'en parler sans en être secoué – cela viendra, sois-en sûr.)
Pour ce qui est de mon ancrage, son statut semble bien évidemment s'être modifié en profondeur depuis mon départ de Russie. Vassili distant, son horizon, celui qu'il m'a pointé du doigt des années durant, l'est aussi. Mon arrivée en Grande-Bretagne, loin de lui, a été tout sauf facile. Je n'ai réalisé à quel point il m'avait bâti que lorsque je me suis retrouvé seul devant mes parents, sans la basse inflexion de sa voix doucereuse, sans ses fielleuses remarques sur mon incomplétude – j'étais seul avec moi-même, et, dans mes yeux, je ne discernais plus guère que le noir profond de mon ignorance. Je suis loin d'être aussi aveugle sur Vassili qu'on a pu me le reprocher ; mais il est mon frère, et il est mon sang – s'il est à condamner, je le suis aussi ; quitte à le haïr, qu'on me haïsse aussi ! puisqu'il m'a façonné en premier ; il a été, et sera toujours mon premier Prométhée, bien plus que n'ont pu l'être, par exemple, mes parents. On m'a dit que tel n'était pas le fonctionnement normal d'une relation fraternelle, que la nôtre était malsaine, que Vassili l'avait gangrenée – mais qu'est-ce donc qu'une relation fraternelle normale ? Je suis soulagé que tu ne portes pas de jugement sur elle – elle est à ce jour le seul lien me rattachant encore à l'épave en perdition de mon passé. Vassili, c'est le gage de ma continuité en tant qu'individu, de ma complétude – vivre sans lui serait comme l'ablation d'une partie de mon existence, tu comprends ?
J'ai déjà mentionné plus haut ma désolante incapacité à me remémorer même les circonstances qui auraient pu être celle de ce qui me fait l'effet d'une mutilation. Quel âge avais-je ? C'était peu avant le déménagement – et  je soupçonne d'ailleurs ce je-ne-sais-quoi d'en être à l'origine – je devais donc, très logiquement, avoir neuf ou dix ans. Pour ce qui est de mes pouvoirs... Y réfléchir a été atroce – ce qui semble indiquer que c'est de ce côté-là qu'il faut chercher ; des migraines térébrantes se sont ajoutées aux longues insomnies – comme si on m'empêchait de penser cet aspect du problème. Ces longues tentatives aussi douloureuses qu'infructueuses de réflexion poussée m'ont cependant mené à la conclusion suivante : cette bribe mémorielle manquante entretient un rapport étroit avec l'apparition de mes pouvoirs magiques, lesquels ont constitué l'aspect problématique majeur de mon enfance au sein d'une famille de Sang-Pur, évoluant elle-même dans une société conservatrice. Ce que j'entends par là, c'est que si les pouvoirs de Vassili se sont manifestés presque dès sa naissance, l'apparition des miens n'a pas exactement eu lieu selon les même modalités – modalités dont j'ignore tout, d'ailleurs. La seule chose que je sache, c'est qu'ils se sont manifestés de manière exceptionnellement tardive, et que, toute mon enfance durant, on m'a plaqué au front des labels qu'on voulait insultants, tout pénétrés d'une infinie suffisance ; c'étaient des « Anatoli le Cracmol, le Raté, l'Inachevé, l'Incomplet – pourquoi il a pas évolué, dis ? » Et ça n'a jamais tant été les mots en eux-mêmes qui m'ont meurtri comme je l'ai été, que le ton, incisif et moqueur, sur lequel ils étaient proférés. Vassili alors m'a pris sous son aile – il a été le seul à me regarder dans les yeux, à me faire face et à me parler vraiment, quand les autres enfants ricanaient ou s'éloignaient, inquiets, quand même mes propres parents m'évitaient en s'échangeant des regards lourds de culpabilité et d'âpres reproches. Je me souviens de ce rapprochement, et de sa confiance comme de mon seul appui dans cette période – il était, alors que tout se dérobait sous mes pieds, alors que tout s'effritait sous mes doigts, la seule fondation solide de mon existence ; il était ce roc indéracinable, aux regards pénétrants – cette omniprésence qui seule légitimait encore mon existence.
Et puis l'oubli, tout à coup, me foudroie ; tous ces souvenirs se brouillent, un cri suraigu me vrille les oreilles sans discontinuer – la noirceur de la mémoire qui faillit. Impossible de me souvenir de ce qui suit, de savoir si Vassili ou mes parents y ont pris part ou non – une entrave physique m'empêche d'accéder à cette partie de ma mémoire. Adonis, tu as raison, tout ceci indique très clairement qu'on m'a scellé la mémoire, ou pire, qu'on l'a mutilée ; mon effarement, depuis que j'ai admis ce qui doit te sembler être une évidence, n'a présentement d'égal que ma lenteur d'esprit ; peut-être même que, sans toi, je n'aurais jamais envisagé l'événement sous cet angle – je tiens à t'en remercier.

Je vais conclure là cette lettre, que mes égarement éternisent – j'espère avoir répondu à tes interrogations, ne serait-ce qu'en partie ; tu comprendras, je n'en doute point, qu'il m'est pour le moment impossible de le faire complètement.
Bien à toi,
Anatoli



***



L'écriture de la lettre a été plus ardue – il a dû s'y reprendre à plusieurs fois. Sa graphie est tremblante en quelques endroits, signifiant clairement son désemparement face au grand manque de sa vie, face à ce qui est le témoignage criant de sa patente impuissance à retrouver le contrôle ne serait-ce que de lui-même. Admettre son incapacité en quelque domaine que ce soit est une chose, la communiquer, la rendre publique en est une autre – c'est pourtant ce qu'il a fait, par le biais de cette longue lettre décousue. Mais Adonis, depuis le début, lui semble différent – il a l'intime conviction qu'il n'utilisera pas ses failles pour en taillader d'autres en lui ; Adonis est comme une strate de lui qui aurait évolué, qui se serait finalement accomplie – qui se serait finalement extraite d'un environnement toxique et malfaisant et aurait retrouvé ses ailes, celle qu'Anatoli recherche si assidûment depuis son départ de Russie. Adonis lui semble être le guide, le chemin à suivre – non pas tant le chemin idéal, car son parcours de vie, et ce qu'il a pu y faire, lui interdisent de nourrir une telle rêverie, mais un chemin qui, comme lui s'est hérissé de difficultés et de plaies, et qui pourtant a su trouver à nouveau une admirable rectitude. Adonis est un espoir, la concrétisation vivante de ce qu'il n'osait imaginer – il représente l'infinité des potentialités qu'est l'existence humaine ; peu importe, au fond ! l'enfance et ses désarrois, la naissances et ses lois ; car le vouloir, toujours, peut être roi.
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MessageSujet: Re: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Dim 1 Mai - 0:53

Adonis,

Je regrette, maintenant, d'avoir mentionné les maux qui m'ont agité ; ceux qui ont, entre autres, tant fait tarder ma réponse, et pour lesquels tu sembles vouloir porter la responsabilité. Il n'y a rien, dans ces douleurs, dans ces nuits blanches, qui ne me soit arrivé avant – les insomnies, les migraines prennent en chasse mon esprit quasi quotidiennement ; ce ne sont, ni tes lettres, ni la méticulosité de tes questions qui ont suscité pareilles réactions, et tu n'en as pas à t'en excuser. Je suis, après tout, celui qui est venu à toi, celui qui t'a imposé l'audace de ses questions, avec cette abrupte maladresse qui t'a pris au dépourvu ; je suis celui qui a initié l'impact de nos deux existences, celui qui, depuis le début, a voulu se chercher en toi. Ne t'excuse pas, Adonis. Je ne prétendrai pas qu'entretenir cette conversation sera chose légère, ni même agréable lorsqu'il sera question de mes gouffres, de mes plaies et de mes échecs ; je ne prétendrai pas que l'écriture de ces lettres me laisse impassible, pas quand, pour le dire clairement, elle vrille férocement mes pensées encore deux jours plus tard, pas quand de cinglantes visions cauchemardesques, dont l'objet ne m'apparaît guère que par bribes aveuglantes et diffuses disloquent, réduisent en lambeaux le temps de sommeil déjà réduit dont je peux disposer. Nos entretiens sont, il me faut l'admettre, des séismes, qui creusent en moi les fissures d'une cuirasse rugueuse – celle qu'avaient savamment forgé une enfance d'illusions et de comédie, ainsi que l'art du mensonge tel qu'affiné et perfectionné par une lignée d'aristocrates hypocrites sur des siècles. Mais je crois qu'il est des cuirasses qui doivent être délitées, des enchevêtrements dont on doit défaire la délétère complexité – les noirs secrets de mon enfance sont de ceux-là, j'en suis fermement convaincu. C'est d'ailleurs, je le redis, cette raison qui a été mon élan vers toi – d'où penses-tu que me soit venue cette idée, saugrenue en tous points ? C'est peut-être le cri lointain, profond et étouffé de mon inconscient qui m'a mené à toi – la plainte sourde de l'être qui se sait mutilé, et qui, viscéralement, désire y remédier.
(Je suis d'ailleurs ravi de t'avoir initié à Freud – pour autant qu'on puisse qualifier d'initiation mon propos, fort allusif... Je n'ai jamais eu foi en ces principes qui, pourtant, mettent tant de flammes dans le cœur de mon frère, ceux qui consacrent l'imbécillité des Moldus – il s'en est fallu de peu pour que je sois, moi aussi, de ces rejetés ; c'est un sujet qui viendra très probablement s'inscrire dans la continuité de nos discussions, et que n'aborde de fait pas maintenant pour ne pas casser ladite continuité.)

Revenons, donc, sur le tracé de ton histoire familiale. Je tiens cependant à préciser en préambule que tu n'es nullement tenu de me confier des détails dont la divulgation te causerait plus de tort que de bienfaits – la curiosité morbide ne compte pas parmi mes vices, et d'autant moins que je connais les hideurs que dissimulent bien souvent les riches éclats jetés par ces noblesses ancestrales que sont les familles au « sang pur ». Je sais pertinemment, du reste, que tu ne cherches pas les grands cris d'une pitié dégradante – et il n'a jamais été dans mon intention de t'adresser pareille réponse. Bien sûr, il ne s'agit pas de nier l'horreur, qui, partout, crie dans l'histoire de nos familles – il s'agit d'en tracer les contours, de parvenir, enfin, à en esquisser les bornes ; c'est, je crois, ce dont nous avons besoin. Et c'est la raison pour laquelle je vois en toi un aîné spirituel – tu es, ce me semble, parvenu à faire jaillir une lumière sur le noir couloir temporel qu'a été l'agonie de ta mère, même si la nature et l'ampleur de l'implication de ton père restent encore à établir. Tu as réussi ce progrès admirable que de remettre en question la hiérarchie et les valeurs qui, tout entier, t'ont gouverné, ou du moins orienté depuis l'enfance ; tu as réussi cet exploit que de tourner le dos, par la ferme enclume de ta volonté, à ce qui avait bâti ton existence jusqu'ici. Que ton père ait à porter une part, au moins, de la responsabilité de la mort de ta mère me semble désormais indéniable – sa glaciale indifférence, sa cruelle absence n'ont guère que contribué à alourdir le fardeau qui écrasait les épaules déjà frêles de ta mère.
Tu sais, j'ai toutes sortes de visages, et leur alternance dessine la palette de mes interactions avec l'altérité, dans toute l'étendue de sa diversité – le rôle du Serpentard plaquant en toutes les oreilles son réquisitoire sonore contre les Moldus et leur foncière infériorité en est un, dont il me faut me couvrir chaque jour. Tu en es averti désormais, il n'y a là rien qu'une comédie élaborée, le respect d'un stéréotype que rien, jamais, ne semble vouloir éculer – je porte, en réalité, un intérêt immense à l'humanité, quelle qu'elle soit, et les catégories qui prévalent tant à l'heure actuelle n'ont toujours été à mes yeux que des cloîtres, des prisons létales, destinées à perpétrer et à justifier le mal. Il n'est pas là question d'effacer les différences – mes migraines térébrantes ne m'auront pas ôté ma lucidité – mais de les embrasser en tant que telles. Mais mon élan me perd, et j'en oublie la substance de mon propos ; je souhaitais souligner que les études menées par les Moldus couvrent une variété absolument stupéfiante de domaines, dont celui de la psychologie, vers lequel ma curiosité me conduit de manière récurrente malgré toutes ces agitations qui sont les miennes. C'est d'ailleurs cette même curiosité qui m'a apporté la connaissance ponctuelle de Freud dont j'ai pu te montrer un exemple précédemment ; elle ne m'a éloigné que de façon infime de l'obscurantisme, qui me terrifie tant, et ne me permet en aucun cas de prétendre à une érudition même relative. D'elle, j'ai retiré ceci, que l'esprit et le cœur humains sont d'une complexité incommensurable, et qu'à eux, le déterminisme ne s'applique que partiellement, et, en outre, ponctuellement.

Je fais ce détour, qui, je l'espère, ne t'apparaîtra pas comme une lourdeur ou une superfluité, pour tenter de te rappeler qu'il ne s'agit pas tant de quêter avidement la cause des événements, qui, certes, ont participé de leur réalité, mais sont loin de l'avoir entièrement déterminée. Il me semble que ton processus de traitement de l'événement t'a tout entier fixé sur l'idée du pourquoi – et la première réponse que tu as assignée à cette question a été ta descente aux enfers, la torsion de ton cœur par la force de tes propres mains ; l'apposition au fer rouge, contre ton âme, du sceau maudit d'une culpabilité indélébile. C'est là un mécanisme cognitif très instinctif, que de chercher l'origine des choses – c'est le postulat de l'existence d'un lien logique nécessaire entre ce que nombre de scientifiques Moldus ont appelé la cause et l'effet, un lien à la validité indiscutable, qui s'appliquerait en toutes circonstances. Mais à ces circonstances singulières, qui sont celles d'un désespoir abyssal, d'une affliction hors de toute mesure – celles de la dépression – ne peuvent être appliqués un principe rationnel, une loi hors de toute contingence. Ceci, en premier lieu, en ce que si l'on valide le principe de causalité, il est des causes plutôt qu'une cause unique – et tu me l'as bien montré dans ta première lettre, en rectifiant ma tendance à vouloir faire de Lestrange la grande racine du mal de ta mère, négligeant ainsi une infinité d'autres aspects absolument indispensables à la compréhension de cet événement. (J'ai dit antérieurement ne pas vouloir minimiser le choc de nos conversations – il me faut, à cet égard, souligner ici l'immense stimulation intellectuelle qu'elles représentent, ainsi que l'évolution qui, je le constate maintenant, est la mienne depuis que nous correspondons ; une évolution que tu as, Adonis, initiée. Et j'espère, particulièrement depuis que j'ai réalisé ceci, que pareils bienfaits trouvent une réciprocité, et que tu profites, toi aussi, de nos échanges – même si je ne t'apporte très probablement pas la moitié de ce que tu peux m'apporter, à la fois en tant qu'épaule et qu'intelligence, dont la finesse analytique ne cesse de m'impressionner.)

Mais cessons-là ce verbiage, dont la confusion m'embarrasse – et dont je te prie de m'excuser. C'est à croire que j'ai trop à dire pour le dire bien... J'évoquais conjointement les questions de causes, de responsabilité et de culpabilité ; faire de toi leur centre a signifié te nier en tant qu'homme, et, plus encore, en tant que fils, en tant que fils aimant et présent – tout ce que tu pensais être a volé en éclats lorsque tu t'es établi l'origine de cet événement tragique. J'ai remarqué ceci, que les questions de honte, de culpabilité et de responsabilité sont soigneusement évitées au sein de familles comme les nôtres – il y a ce présupposé omniprésent que la hauteur et la noblesse prémunissent contre les regrets ou l'aveu d'une faute. Le tort n'est pas pur – or notre sang l'est, donc nous n'avons jamais tort ; c'est un sophisme comme celui-ci qui régit implicitement nos conduites et notre retour sur elle. Et toi, dans ce simple élan vers la compréhension, dans cette poussée vers la recherche de causes et d'explications, tu t'es extrait de ce schéma prédéfini ; au lieu de repousser l'idée de faute, comme l'a fait ton père, usant de la distance comme d'une armure, tu t'y es engoncé, l'assumant dans sa pleine violence, dans la férocité de ses coups pernicieux. Tu as fait un pas, d'abord en acceptant ce concept complexe et éprouvant en toi, alors que l'on t'avait élevé dans son ignorance voire son déni tout net –  et puis un autre en te séparant de cet environnement qui t'avait, indirectement, poussé à te jeter au cœur cette faute que tu n'avais pas commise. Adonis, tu prétends ne pas savoir où tu vas – que tes pas, peut-être, te portent sur un chemin sinueux, vers un lointain étranger ; si tel est le cas, alors tes errances sont admirables, et tes égarements, inestimables. Je suis bien placé pour le savoir, moi qui me tiens encore sur le terreau de cette soufrière putride que tu as su quitter si valeureusement – je vois la grande plaie du chemin que tu as su tracer, et je vois l'horizon que tu représentes, à présent, pour moi.

En ce qui concerne ma situation, oui, le résumé que tu en fais est parfaitement exact – tu accomplis la synthèse que mon ancrage m'empêche de faire, et tu me permets de porter sur mon existence un regard plus englobant. J'aimerais à ceci ajouter le fait qu'en lieu et place de pouvoirs magiques précoces, comme ceux qu'avait manifestés Vassili, c'est le brasier impitoyable d'une fureur incoercible qui, très tôt, m'a submergé. Je ne saurais comment te décrire ce gigantesque maelström qui, de temps à autre, et dans certaines situations précises, se déchaîne en moi – mes maigres connaissances en psychologie et mon enfermement dans cette situation ne me le permettent pas. J'étais différent ; mais c'était la différence de la maladie, la difformité de l'infection au lieu de l'exception du don – plus qu'une incomplétude, ç'a été une crevasse. L'inquiétude de mes parents au sujet de mon absence de pouvoirs magiques s'est doublée d'un désemparement quant au comportement à adopter en ce qui concernait le terrible volcan de mes emportements incontrôlables – comme leur jeunesse avait laissé Vassili à d'autres mains familiales, ils me laissèrent à celle d'une liberté illusoire. Mon éducation a défié toutes les traditions des familles de Sang-Pur, et particulièrement celles de Russie – j'étais laissé pour libre dans les rues de Volgograd, même si, bien sûr, je respectais les « obligations dues à mon rang » : l'école, pour paraître aux côtés de mes camarades, aristocrates en herbe, le menton déjà un peu trop haut, les inflexions traînant déjà sur le palais, était la première ; la seconde, c'étaient ces réceptions internationales, qui rassemblaient des familles au Sang Pur venues du monde entier.
A dire vrai, elles ont toujours eu cette allure de compétition – les enfants y étaient exhibés tels de petits rois dont la propension précoce à la tyrannie tuméfiait littéralement leurs parents de fierté – enfin, tu dois le savoir, tu en as fait partie, n'est-ce pas ? Je digresse, et sur des choses dont tu as déjà connaissance. Si je m'attache, cependant, à faire ce tableau que tu sais par cœur déjà, c'est pour te montrer à quel point j'en détonais, même alors – aux réceptions, j'étais le trophée ingrat, celui qui s'éclipsait quand il sentait le poids de regards inconnus sur lui ; celui qui frayait avec les murs au lieu de fréquenter ses homologues au calme impérial et au nez déjà aquilin. Je n'ai jamais été pour personne cette fierté qui vous emplit tant qu'elle déborde le cœur, à un point tel qu'il vous faut la communiquer au monde pour la retenir de vous dévorer – on m'a caché, on s'est méfié de moi, on m'a délaissé, on m'a accepté malgré ce que je pouvais être, en dépit de moi. Toujours c'était ce mot d'incomplétude, aboyé, haché par les ricanements, les sourires goguenards, mouillé par une désolation presque larmoyante – ce mot-projectile, dont on se plaisait à me cribler pour me signifier ma différence en tant qu'elle était inacceptable. J'étais l'inachevé, mais il n'a jamais été question de l'échec de ceux qui m'avaient fait – c'était le mien, et le mien seul ; je devais seul en porter la lourde responsabilité – j'étais celui qui avait commis la faute que j'étais. Vois, Adonis, la faute et son traitement dans nos familles, vois le fléau qu'elle est à la lumière de mon exemple – la faute est toujours à celui qui en pâtit, voilà la morale douteuse que ma famille et, de manière générale, l'aristocratie sorcière russe, a toujours appliquée à la lettre.

Ainsi, j'ai toujours été la souillure, l'odieuse tache qui déformait l’œuvre d'art qu'était cette société normée et close – je ne sais si c'était mon absence de pouvoirs magiques ou mes colères brûlantes qui, le plus, me défigurait aux yeux de ces gens. Ce que je sais, c'est que dans une communauté telle que celle-ci, les distorsions sont intolérables – si l'on n'assume pas l'erreur, on la corrige ; je ne pense pas m'avancer, de fait, en supposant que cette idée du redressement, de la guérison, courait un peu partout à mon sujet parmi ceux qui étaient au courant de ma condition et de sa complexité – bien souvent, ils ne l'étaient que partiellement, mais leur avis n'en était pas moins clairement lisible, sur ces fronts hauts et luisants, que plissait un rictus désapprobateur chaque fois que je croisais leur chemin. Réfléchir de manière ciblée à l'événement me vaut l'assaut de douleurs plus difficilement supportables les unes que les autres – voilà pourquoi j'essaie, désormais, d'y parvenir par des sentiers spéculatifs annexes, qui, a priori, ne doivent pas te sembler entretenir un rapport étroit ou direct avec le cœur du problème ; de cela, je suis contrit et désolé. Je n'ai pas, comme toi, de réelles connaissances substantielles sur le système mémoriel humain – mais cet abîme dans mes souvenirs, qu'il m'est impossible d'approcher par leur intermédiaire, m'est de plus en plus étrange, et, comme à toi, la thèse d'une simple mise à distance, comme la mémoire en fait des centaines au cours de l'existence, me paraît de moins en moins plausible. Celle du traumatisme l'est un peu moins, il est vrai – je me suis, pour tenter d'offrir une réponse satisfaisante à ta question, employé à tenter d'imaginer ce que cette portion temporelle précise aurait pu contenir ; sans succès, malheureusement, autre que celui de l'insomnie ayant réussi à vaincre la nuit.
Plus qu'une incapacité de ma mémoire à cibler ce souvenir précis, c'est comme une muraille hérissée de lames acérées qui se dresse devant moi lorsque je tente de braver l'oubli – comme une seconde entrave, protégeant celle qui aurait été faite sur mes souvenirs. Il me semble, dans ces agonies sifflantes, qu'on me brûle les tempes, qu'on dissout mon front et mes paupières, qu'on broie mon crâne sous une pression qui a été calculée pour ne se situer que très légèrement en deçà du seuil létal – il me semble que la douleur est chirurgicale plus que proprement sauvage et bestiale ; il me semble qu'on me l'inflige plus que je ne me l'inflige à moi-même. Je sais pertinemment que ce ne sont guère là que des impressions subjectives, rien qui puisse te servir d'appui infaillible, j'en ai une conscience nette – et je le déplore, d'ailleurs.  Pour ma famille et les zones d'ombre que tu mets en exergue concernant ce moment, je ne sais que te répondre – il semble que je n'ai jamais été objet de fierté pour eux, même après avoir acquis cette complétude qui paraissait obséder la société tout entière ; peut-être est-ce dû, comme tu le dis, à ce trou noir qui entoure l'apparition de mes pouvoirs ; peut-être, simplement, ai-je trop tardé – peut-être la faute que j'étais était-elle impardonnable.

Pour finir, je tiens à te remercier de ta proposition – elle m'a conséquemment touché, et m'a conforté dans l'élan qui m'a poussé à t'accorder ma confiance de façon si fulgurante ; personne, jamais, ne s'est intéressé à ce qui m'a été ainsi arraché – pas même moi, puisque l'on s'est toujours attaché à me convaincre de ne pas m'y attarder ; et tu as été pour moi, comme il me semble désormais que tu peux l'être pour tout le monde, celui qui ouvre les chemins, tout brumeux et incertains qu'ils soient – tu as été celui qui a déployé, sur la suie qui me brouillait la vue, le voile diaphane de l'espoir. Je n'ai jamais pensé que tout ça soit digne d'un quelconque intérêt – le tien me semble toujours aussi inconcevable qu'il l'était à la réception de ta première lettre, mais, apparemment, il m'est accordé, et il serait pure imbécillité de ne pas en profiter. Des recherches théoriques, surtout au sein d'archives si érudites que celles auxquelles tu peux avoir accès, seraient sans nul doute une ressource inestimable dans nos tentatives d'appréhension de ce grand vide – seulement, il faut bien sûr qu'elles ne te soient pas chronophages ni même pesantes ou désagréables ; tu fais déjà bien assez pour moi pour que, de surcroît, tu t'exposes par ma faute à de longues heures de labeur harassant et rébarbatif. A ceci s'ajoute mon inculture quasi totale en la matière ; je ne saurais guider tes recherches précisément...

En te remerciant encore chaleureusement,

Anatoli.



***


Cette fois, il s'est essayé à l'ordre – à la structure organisée dont Adonis s'efforce de conserver l'intégrité depuis les débuts de leur correspondance, et qu'il ne cesse de disloquer, comme par une manie, une vieille relique de son exécration pour l'autorité. Il espère que la longueur de la lettre ne le rebutera pas ; c'est qu'il a la plume facile depuis qu'il écrit à Vassili – ou plutôt, depuis qu'il se donne cette adresse fraternelle comme prétexte pour écrire presque quotidiennement, et à n'importe quel sujet. Et puis, Adonis est une exception – ses attentions doivent lui être retournées doublement, a décidé Anatoli dès la lecture de sa première lettre, qui, clairement, témoignait déjà de l'intérêt extraordinaire de son aîné pour lui, alors même qu'il n'était à ses yeux que l'audacieux aux manières brutales qui l'avait gauchement abordé dans la rue, en quêtes de réponses sur un sujet plus que sensible. Adonis est l'homme de l'au-delà, celui qui brouille les bornes pour y ouvrir les brèches lumineuses de sentiers nouveaux, le gage vivant que les apparences n'ont rien d'infrangible – et là, alors qu'il clôt cette lettre volubile, il n'y personne d'autre en qui Anatoli voudrait placer sa confiance pour recouvrer la mémoire qui lui a été dérobée, pour guérir la terrible mutilation dont on l'a déchiré.

gnnnn:
 
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MessageSujet: Re: Azur - Chouette d'Adonis Leroy   Sam 9 Juil - 0:46


Cher Adonis,

Il y a longtemps que je pense à notre rencontre – elle me semble à présent inéluctable. Je tiens à te remercier une fois de plus pour les efforts admirables que tu as déployés, et ce dans l'unique but de rendre service à un étranger (dans tous les sens du terme), auquel seule te relie une récente mais profonde correspondance – indubitablement compromettante si elle venait à tomber entre les mauvaises mains, d'ailleurs. Je n'ai jamais vraiment pu me targuer d'avoir pleinement compris le principe de la répartition à Poudlard – les catégories m'ont toujours fait du tort, comme tu le sais désormais – mais, à relire tes lettres, lorsque l'angoisse escalade mes côtes, il me semble que je vois se dessiner sous mes yeux le parfait paradigme du Pouffsouffe ; et je l'imagine sous tes traits, Adonis – l'altruisme qui suinte sous le sceau terrible des conventions, le cœur sur la main, comme disent les Moldus, et la main toujours tendue vers l'altérité. Mais ce que tu as fait et fais encore pour moi ne se résume pas à une main tendue ; tes pas dans ma direction se comptent en dizaines – alors même que le mien, celui qui a initié tout cela, était gauche et malvenu. Je t'ai parlé de mon enfance – mes parents volatiles, Vassili omniprésent ; nul équilibre en ces années, et mon tempérament n'aidait pas à pondérer cette criante instabilité. T'ai-je déjà parlé de ce que j'appelle mes colères ? Je ne le crois pas... Il me semble qu'il s'agit pourtant là d'un fait personnel clé dans la tentative d'appréhension de mon enfance qui est la nôtre. Encore un sujet qu'il nous faudra aborder lorsque nous nous rencontrerons... L'entrevue risque d'être longue – non pas que j'en soie ennuyé d'une quelconque façon, bien au contraire ; le moment me semble venu de tracer ces milliers de mots dans l'atmosphère, de les laisser souffler leur puissance trop longtemps dissimulée sous le joug des sceaux de nos lettres. Le moment me semble venu d'entendre enfin ta voix – il me tient à cœur de connaître les êtres que je fréquente dans leur totalité ; pour les comprendre, il me faut les savoir, avoir jeté mes yeux sur leurs diverses facettes – l'une des tiennes, au moins, me reste étrangère, et j'en suis parfois irrité – ma curiosité me dévorera sans doute un jour.
La date du 31 me convient évidemment – l'intérêt de ces festivités m'échappe au moins autant qu'à toi, mais je ne peux que me réjouir de l'opportunité qu'elles nous offrent de nous voir enfin. Ce sera également pour moi l'occasion de te remercier de vive voix pour les recherches que tu as faites, et ton appréciable dévotion à ma cause depuis le début de notre correspondance. J'ai beau faire figure de marginal, de roche érodée et solitaire parmi la multitude de Poudlard, et tout particulièrement parmi celle de Serpentard, il n'en demeure pas moins que j'y ai quelques connaissances – j'ose même appeler certaines d'entre d'elles mes amis ; tout attentives et à l'écoute qu'elles puissent être, il n'en est pas une seule qui ait manifesté à mon égard, et à celui de mon trouble passé, ne serait-ce que le quart de l'intérêt que tu m'as témoigné tout ce temps ; pas une seule qui m'ait écouté comme tu t'es donné la peine de le faire, pas une seule qui m'ait posé une question, qui m'ait montré un quelconque désir d'en apprendre plus sur moi et ce qui m'a bâti – sauf toi. T'adresser en personne ces mots, te donner à voir au fond de mes yeux toute l'étendue de ma gratitude, voilà l'autre finalité que j'attache à cette rencontre – elle me semble incontournable. Le papier, à dire vrai, et la médiation qu'il constitue, m'auréolent en ces lettres d'une audace qui ne sera probablement pas la mienne lorsque nos regards se croiseront – j'ai toujours redouté et abhorré les confrontations physiques, pour tout ce qu'elles ont, selon moi, de factice et d'affecté ; ironique, pas vrai, quand on pense que j'ai grandi au sein d'un milieu où l'assiduité sociale est presque une nécessité, et où l'hypocrisie est élevée au rang d'art. Mais je ne doute pas que te rencontrer sera bien différent – j'ai l'impression de te connaître, Adonis, à la fois superficiellement et très intimement ; étrange sentiment que cette vague familiarité, qui persiste contre le crâne comme un souvenir récalcitrant qui refuserait de se livrer aux mâchoires de l'oubli...

Mais je m'égare, une fois de plus... Ma concentration est loin d'être optimale, ce soir, et je te prie de m'en excuser. Tu me brosses le portrait de ton enfance à travers la réaction que tu aurais eu, en tant que sang-pur, me voyant, en me voyant, dénué de tout pouvoir magique, drapé dans la honte latente de mes parents et de toute la famille. Rien d'étonnant à cela ; l'éducation que tu as reçue d'eux t'y aurait poussé, comme l'insidieuse habitude qui se niche au fond de l'entendement, le paralyse et fait obstacle au vouloir – tu n'aurais même pas pensé à réagir autrement, n'est-ce pas ? Ce schéma comportemental était ancré en toi, au fond de tes pensées – on a déployé des efforts considérables pour te l'enfoncer au cœur et en faire un réflexe, l'attitude que tu cracherais par un automatisme irréversible lorsque tes yeux tomberaient sur moi, ou sur un quelconque autre être aux mêmes caractéristiques. J'aime ta franchise, Adonis – c'est elle qui me confère l'envie de te témoigner son exacte jumelle, de t'ouvrir mon cœur et de parcourir à nouveau la distance qui me sépare de celui que j'ai été. Ce constat que tu fais, cette plongée rétrospective dans la peau dans l'enfant que tu étais est terriblement révélatrice – elle me dit ton chemin, les dizaines de sentiers sinueux que tu as empruntés, et qui t'ont éloigné de cet autre Adonis, celui qui m'aurait brandi sa baguette héritée au nez, laquelle vantardise aurait été chaperonnée d'un regard déjà indécemment hautain, sans oublier la moue condescendante... Tu en fais une peinture plutôt vivide – j'ai presque cet enfant sous les paupières, et il me tarde de voir sur ton visage d'aujourd'hui, cette fois, toute la route que tu as parcourue. Et crois-moi, elle est tout, sauf négligeable ; c'est l'enfant qui commence seulement à en entrevoir le milieu qui t'en assure – celui qui aperçoit ton ombre, loin devant, étirée par la grandeur dont les années l'ont parée, et qui subit la sienne, tordue encore, et claudicante.
Je crains en effet de ne pouvoir offrir à tes interrogations qu'une réponse partielle, et fort lacunaire au demeurant ; nous avons établi que mes pouvoirs ont très probablement fait leur apparition durant le laps de temps qu'on a jugé bon de retirer de ma mémoire – comme tu l'as présumé, ils ont, selon la même probabilité presque nécessaire, été déclenchés plus qu'ils ne se sont véritablement manifestés d'eux-même. Une logique élémentaire, pour commencer, semble le crier : quel hasard, après toutes ces années de néant magique, les aurait subitement propulsés jusqu'à ma conscience et aurait permis de les faire compter, d'un jour à l'autre, au nombre de mes capacités ? Oh, rien de fondamentalement impossible ici ; il est des impensables contingences, et des hasards dont la logique elle-même doute par instinct. Seulement, il y a ce souvenir évanoui, qu'il m'est, encore à l'heure actuelle, impossible de mobiliser – l'ombre qu'il jette sur la théorie d'une manifestation tout à fait fortuite de mon potentiel magique est tout, sauf dédaignable. Nous avons songé à une amnésie salvatrice, qu'aurait initié mon inconscient – pour reprendre le vocabulaire freudien – afin de me protéger de l'événement en question, et de l'impact qu'il n'aurait pas manqué de provoquer en moi. Mais admettre cette hypothèse nous ramène au postulat fondateur : celui qui veut que l'événement que ma mémoire se refuse à retrouver soit, d'une façon ou d'une autre, choquant, voire à l'origine d'un traumatisme tel qu'il aurait engendré un réflexe de survie amnésique. Dans tous les cas, il y a ceci de particulièrement préoccupant que le souvenir a été dérobé à la vue, à la conscience, parce qu'il avait une infamie à dissimuler, parce qu'il était turpide et atroce à bien des égards. Il y a quelques temps déjà que je suis parvenu à cette inéluctable conclusion, et sa simple mention voit se nouer mes tripes et mon cœur dans cette même terreur indicible ; le sommeil me délaisse à des fréquences plus rapprochées, désormais que l'éventualité de retrouver la hideuse concrétude de ce moment s'est imposée à moi ; et l'étau d'impitoyables migraines ne se lasse pas de me frapper à la moindre tentative de ma réflexion de décrypter la situation dans son effroyable complexité. La question que tu me poses quant à mon envie de creuser plus loin sur cette piste mémorielle est des plus pertinentes – j'y ai longuement songé, avant que de te répondre....
En toute honnêteté, je n'en ai pas tant l'envie que je m'en sens contraint. Il me semble  qu'il s'agit là d'une part de moi, que l'on m'a arrachée, et qu'il me faut la recouvrer, par la nécessité suivante, qu'un être en vie est un être complet, un être qui fait tout grâce à l'union et l'interaction des parties qui le composent. Je dois me retrouver dans mon entièreté pour pouvoir initier ce chemin dont je te parlais, ce chemin que tu as vaillamment parcouru. Vassili avait l'habitude de me rebattre les oreilles de ce mot de complétude, lorsque nous n'étions pas encore séparés par au moins deux dizaines de pays et des centaines de kilomètres de flots ; il me disait que j'étais parcellaire, et qu'il serait l'artisan magnanime de ma complétude – il me disait que je ne pourrais pas vivre incomplet, défaillant comme je l'étais ; que j'avais besoin de lui pour m'achever enfin. Eh ! je crois bien que cette complétude-là n'est guère qu'une savante illusion, à l'heure où une parcelle mémorielle me manque, et où le processus mis en place, celui-là même qui était censé faire de moi un être parachevé m'a viscéralement mutilé, et m'a peut-être morcelé bien plus encore que je ne l'étais auparavant. Je me demande parfois si je n'ai pas tant arpenté un chemin que chuté d'une haute falaise escarpée...

Pour ce qui est de choisir un camp... Je dois admettre avoir été désarçonné par la question, et son caractère direct ; une fois de plus, j'avais sous-estimé le franc-parler d'Adonis Leroy – regrettable méprise, n'est-ce pas... Chaque lettre que je reçois de ta part me laisse troublé et franchement déstabilisé – loin de toi l'irritante afféterie qui est habituellement monnaie courante chez les sang-pur, les insupportables détours rhétoriques et la sollicitude factice aux airs de comédie médiocre ; tu n'as rien d'un histrion, toi... Pardonne-moi, si j'oublie de temps à autre que tu as redonné son sens au terme « Sang-Pur », avec de grandes majuscules enluminées ; c'est qu'autour de moi paradent chaque jour cent cabotins orgueilleux, dont l'amour-propre a boursouflé la face et fait à dessein traîner le timbre dans un risible simulacre de prestance et de charisme. Mais tu vas très certainement me dire que j'évite la question, en usant à mon tour de stratégies rhétoriques pour orienter selon mon bon vouloir le sujet de la conversation – tu n'as pas tort ; quelle ridicule parodie je fais de ceux qu'à l'instant je fustigeais... Enfin. Je n'ai jamais envisagé la question en terme de camp, pas plus que de choix ; c'est à croire que je ne me suis jamais senti capable d'un choix – je n'ai eu que très rarement, au cours de ma vie, l'opportunité d'en faire ; je me rends même compte aujourd'hui que ce qui avait pu m'être présenté comme tel n'en avait en fait guère que le nom qui, à l'instar d'une devanture mensongère, m'auréolait d'un pouvoir chimérique et trompeur. Il me faut admettre qu'une fois de plus, je me reconnais en toi, en l'hésitation qui est la tienne ; surtout que, comme tu le soulignes si bien, je suis moi-même encore très ancré aux valeurs sang-pur et aristocratiques – non pas de par une quelconque volonté de m'attarder dans ces strates sociales, mais plutôt de par ma répartition à Serpentard, qui me collera à la peau encore une bonne année. Poudlard est un lieu bien particulier, comme tu le sais – il laisse toujours cette impression diffuse – et fallacieuse – de sécurité ; l'école semble être ce havre de paix, enclavé, qui paraît ne jamais se laisser écarteler par les assauts du sang et de la violence, refuser farouchement l'accès aux conflits, et plus véhémentement davantage à la guerre.
Ne t'en fais pas, je suis parfaitement au fait de l'illusion qu'une telle image constitue – je l'expose simplement en tant qu'élément déterminant dans l'indécision qui est présentement la mienne. Je n'aurais pas l'audace de dire que je ne me sens pas concerné par les troubles qui s’amoncellent à l'horizon de manière patente, mais... Je ne sais pas. Voilà, c'est dit – j'ignore totalement ce que je vais faire, sur quel chemin mes pas me conduiront, quelles âmes ils m'amèneront à connaître ; j'ignore même si je trouverai un jour la finitude qui me fait tant défaut, Adonis... Pour l'heure, je sais toutefois – et toi aussi – que l'ancrage qui me définit actuellement ne me convient pas ; les carcans m'ont toujours éraflé le cœur, celui-là n'est qu'une relative exception.
Je vais cesser là mes confessions gauches et erratiques – j'espère ne pas t'avoir ennuyé avec mes dilemmes grotesques... Je te confirme en tous les cas le rendez-vous, que je ne manquerais pour rien au monde désormais.

Merci pour tout et chaleureusement,

Anatoli.


***


La rédaction de la lettre laisse Anatoli à la fois harassé et pantelant – il ne sait s'il est plus empressé de se gorger d'un sommeil bien mérité (d'autant qu'il se fait de plus en plus rare) ou de rencontrer Adonis. Une vague fraîche d'appréhension lui coupe néanmoins le souffle l'espace d'un instant – et s'il était source de déception pour le jeune homme ? Les années et la pratique intensive de la rédaction de documents d'ordres divers lui ont conféré une certaine aisance rhétorique, sur laquelle il se félicite de pouvoir compter en toutes situations, mais les confrontations orales sont une toute autre affaire. Sa haute taille, sa mine altière et sa stature aristocratique ont beau le nimber d'une certaine prestance, il n'en reste pas moins que son cœur tambourine puissamment contre ses côtes à la simple idée de s'entretenir longuement avec un étranger. Mais Adonis n'a rien d'un étranger. Ils ont, après tout, entretenu une correspondance pour le moins fournie depuis près d'un mois ; se sont livré à d'intimes révélations mutuelles, et ce à de nombreuses reprises, et concernant des domaines variés. Un élan de lucidité le laisse à cette irréfutable conclusion : Adonis lui est plus connu et plus profondément familier que la plupart des connaissances qu'il s'est vanté d'avoir au début de sa lettre – et l'inverse est évidemment vrai aussi.

ω




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